Chapitre II

 

Chapitre II Le cadre intime

p 48-50.

Ce chapitre entreprend l’étude de ce qui est le plus difficile à cerner puisqu’il s’agit de l’intime  : l’enfance avec les parents, l’apprentissage de la sexualité, la vie  de famille dans une maison de deux pièces, les relations parents-enfants… Les sources sont maigres. Dans cet extrait, nous tentons de décrypter quelles étaient les possibilités d’alliance matrimoniale pour Aubin. 

          Quand Aubin atteint ses vingt ans en 1818, quarante jeunes filles de dix-huit à vingt-cinq ans vivent au village ; elles sont par conséquent plusieurs centaines à être de sa génération sur l’ensemble des communes environnantes, mais toute une série de contraintes ramène ce large éventail à un petit nombre de familles au sein desquelles Aubin peut chercher sa promise. Dans une société où la grande affaire est de maintenir l’héritage, tout mariage pose la question de la dot et celle des alliances ; les mariages d’intérêt sont par conséquent la norme. Dans le milieu des cultivateurs qui est le sien, l’homogamie très élevée – 63 % en 1840[i] – marque une relative fermeture du groupe social et rend cette contrainte très lourde pour une catégorie aux petits effectifs. C’est pour les domestiques agricoles et les artisans que la mobilité sociale par le mariage est la plus grande.

          À cette contrainte sociale intégrée par tous, l’interdit de la consanguinité jusqu’au quatrième degré canonique[ii] vient encore limiter le choix d’Aubin : une vingtaine de jeunes filles sont en quelque sorte éliminées du côté Perrault, Denizet, Buffettrille et Delalu. Pour Aubin dont la famille est installée depuis plus de quatre générations dans ce petit périmètre de Beauce, c’est un interdit concret qui suppose de connaître sa généalogie[iii]. L’a-t-il su ? A Viabon, le mariage d’une cousine de son père avait été rompu avant d’être « réhabilité le 25 mars 1779 après requête dûment signifiée à l’évêque (…) pour leur accorder dispenses d’un empêchement diriment qui résulte de leur parenté au quatrième degré de consanguinité connue après le troisième mois de mariage[iv] ».

Mariage en Beauce vers 1820

Mariage en Beauce vers 1820

           L’endogamie géographique, liée au faible degré d’ouverture de la société beauceronne, est très forte, la moitié des mariées étant originaire du même village que l’époux et sept sur huit venant d’une distance inférieure à 15 kilomètres[v]. Dans 7 % des mariages seulement, un des deux conjoints, l’homme le plus souvent, est né en dehors de la Beauce. C’est que, rester entre soi, c’est partager le même cadre mental, éviter d’inutiles incompréhensions et ajouter des terres qui valorisent le patrimoine. Enfin, les parents s’attachent à ce que l’honneur des familles choisies soit sans tache. Je n’ai relevé pour la famille Levassort ni affaire de justice même mineure, ni naissances illégitimes.

          L’union d’Aubin et de Marie-Louise Levassort répond à l’ensemble de ces conventions sociales. Marie-Louise, née à Germignonville est fille et petite-fille de laboureur. La branche paternelle est originaire d’Ymonville et la lignée maternelle des Guion de Germignonville. Sa profession n’est pas signalée sur l’acte de mariage, comme pour la moitié des épousées, preuve que sa famille lui assure de vivre sans le recours à une activité spécifique. Louis Guion, son grand-père exploitait 250 mines, soit 68 hectares – déjà une belle surface – et comme d’autres laboureurs du village, il passait des « marchés de moissonneurs » afin de recruter des journaliers pendant l’été[vi]. Quant à Louis Levassort, le père de Marie-Louise, propriétaire du manoir de La Corne et de 23 hectares, il fait partie des dix contribuables les plus imposés de Germignonville et, notable de la commune, il est membre du conseil municipal.

         Un autre parti était-il possible pour Aubin au village ? Moins de dix jeunes filles répondent aux critères définis. Dans ces limites, il n’est pas exclu que l’inclination ait joué, écartant les filles du voisin Claye et du vieux Dorson et lui faisant préférer Marie-Louise la cadette des Levassort, alors que le mariage par ordre de naissance qui semble la règle[vii] lui aurait attribué l’aînée, Angélique. Indice révélé par les registres de baptême, Aubin et Marie-Louise, âgés déjà d’une vingtaine d’années, sont choisis comme parrain et marraine de Stanislas Aubin Guédou en 1820. Pendant quelques heures, ils sont ensemble aux réjouissances et en certains endroits de la Beauce raconte Lecoq, le parrain et la marraine s’embrassaient après la présentation de l’enfant à la mère sous peine que l’enfant soit « morveux[viii] » et accom- plissaient ensemble un tour du village : « Ils se rendaient bras dessus bras dessous au domicile des parents et amis qui n’avaient pas pris part au repas de baptême pour leur offrir des dragées[ix]. »

Départ pour la messe, dessin de Hoyau 1858, Le Messager de la Beauce et du Perche

Départ pour la messe, dessin de Hoyau 1858, Le Messager de la Beauce et du Perche

          Ce lien est sans doute déterminant. Trois ans plus tard, soit une durée de fréquentation tout à fait dans les normes[x], c’est le mariage suivi d’un premier enfant prénommé – curieuse coïncidence ou déclinaison d’un souvenir heureux – Stanislas. L’alliance aurait pu se nouer aussi avec les jeunes filles d’Ymonville, de Prasville, de Viabon ou de Tillay-le-Péneux, mais les liens de parenté nombreux et des terres plus distantes furent peut-être des freins à de possibles penchants mutuels. Aubin a probablement fait son choix en combinant les contraintes sociales et familiales – qu’il convient cependant de tempérer dans ce cas par l’absence de père[xi] et d’oncles paternels.

voir extraits choisis chapitre III

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[i] Farcy J.C, Les paysans beaucerons, op. cit., tome 2, pp. 1096-1120.

[ii] Génération des petits enfants des cousins germains.

[iii] Cependant, les dispenses sont accordées facilement pour le quatrième degré. Burguière A., Histoire de la famille, t. III, le choc de la modernité, Livre de poche, Armand Colin, 1986, p. 110.

[iv] BMS de Viabon.

[v] Eure et Loir, Editions Bonneton 1994, p. 134.

[vi] A ce sujet, Legrand Y., « moissonneurs saisonniers en Beauce au XVIIIe siècle », SAEL, pp. 39-52, n° 91, 2007.

[vii] Augustins G., « Choix matrimonial et réseaux d’alliance en Beauce au XIXe siècle », Terrains, n° 4 mars 1985.

[viii] Félix Chapiseau, Op. cit.,  t. II, p. 10.

[ix] Marcel-Robillard C., Le folklore de la Beauce, t. XI, G.P. Maisonneuve et Larose, 1972, pp. 39-44.

[x] Farcy J.C, La jeunesse rurale dans la France du XIXe siècle, éditions Christian, Paris 2004. De son côté, Chapiseau observe que « les exemples sont communs de jeunes gens qui, avant de se marier, ont courtisé leur femme pendant quatre, cinq, six ans et plus » t. II, op. cit., p. 114.

[xi] La présence des 4 parents au mariage est relevée dans 25% des cas. Augustins G., art. cit.

[xii] Burguière A., op. cit., p.178. Les mariages d’inclination semblent plus fréquents dans les régions proches de Paris souligne Jean-Claude Bologne in Histoire du mariage en Occident, Hachette, Pluriel, 2005, p. 281.

Au cœur de la Beauce, Enquête sur un paysans sans histoire, Alain Denizet.

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