chapitre III

Portraits de femmes

Chapitre  III p. 86-87.

         Focaliser sur la vie d’Aubin reviendrait donc à accepter sans discussion le postulat d’une société rurale au sein de laquelle le rôle des femmes serait réduit à la portion congrue. Or, la rencontre avec plusieurs d’entre elles au cours des pages précédentes montre des parcours plus nuancés sur lesquels elles n’ont laissé aucun écrit personnel. Aussi, pour entendre leur voix, nous tenterons de faire parler les sources judiciaires et notariales. 

   Ce chapitre explore la vie des femmes de peu, journalières ou domestiques, celle souvent négligée des veuves dans la société rurale ainsi que la gouvernance de la maîtresse de maison dans la ferme, plus fort que ce que l’on croit habituellement. Dans cet extrait, nous sommes avec Marie-Louise Levassort et Marie-Françoise Perrault, la première épouse d’Aubin ; la seconde, sa mère.  

          Une partie de la réputation de la maison du maître se fonde sur la qualité de la cuisine de la maîtresse. En été, levée vers quatre ou cinq heures, elle organise la journée et répartit les tâches entre les domestiques. C’est qu’en cette période, cinq repas sont à assurer pour un grand nombre de travailleurs. La maîtres- se servant les hommes et ne mangeant qu’ensuite, certains folkloristes du XIXe siècle ont voulu y voir la réplique rurale de la soumission des femmes de la bourgeoisie. Pourquoi ne pas faire une place à l’hypothèse de Martine Ségalen qui l’interprète plutôt comme la responsabilité d’un moment fort[i] ?

          De cette gouvernance sur l’économie familiale découle la tenue des comptes de l’exploitation qui liste les dettes actives et passives à l’égard des domestiques, des artisans et des commerçants. Les inventaires après décès du mari montrent toujours, hormis une exception signalée, l’épouse au courant des comptes du ménage. Signe d’une certaine aisance de la famille ou d’une gestion sourcilleuse ? L’inventaire après décès de Charles-François en 1812 ne mentionne aucune dette envers des marchands et Marie-Françoise déclare : « sur interpellation du soussigné notaire en présence des parties qu’elle n’a aucun argent monnayé, ni effets dépendant de sa communauté, qu’il n’est rien dû à la dite communauté, qu’il est réclamé par les personnels cy après nommés les sommes qui suivent, qu’il est dû à M. de Cambray propriétaire de la ferme où se fait l’inventaire la somme de 2 140 francs pour reste du fermage de la présente année qu’elle doit en argent ».

Une femme au travail. début du XXe siècle.

Une femme au travail. début du XXe siècle.

           À ce rôle important dans la gestion, trois explications : la première réside dans ses attributions, la femme achète chez les épiciers et les marchands à comptant ou à crédit, vend pour le quotidien de la maison sur les marchés de Voves, d’Orgères ou de Janville et dispose donc d’un mandat pour représenter le mari, engager ses biens et ceux de la communauté ; secondement, une partie des revenus de la ferme, volailles, beurre, crème, salaison des porcs et pain découle du travail féminin fait sous responsabilité féminine ; enfin, la gestion et la surveillance des stocks lui incombant, elle doit savoir, par conséquent, anticiper. De la sorte, la femme Grandveau de Courbehaye « avait fait part à son mari et au charretier la remarque que la viande et le lard baissait bien vite (…) Ces soustractions étaient faciles car à ce moment de l’année la maison était presque abandonnée car on passait une partie de la journée dans l’étable[ii] ». La toute puissance du mari est donc à modérer par le rôle de sa femme dans l’économie du ménage et Noël Parfait écrit à son sujet : « La maîtresse, cheville ouvrière et providence de la maison. »

         Dans une certaine mesure, elle est aussi associée aux transactions majeures, achat, vente et emprunt, qui requièrent son consentement et parfois sa présence et sa signature. On peut imaginer que le mari impose ses vues, mais aussi bien penser que la décision a été concertée. Si la loi donne la primauté à l’époux, celui-ci ne peut rien engager sans sa femme comme l’attestent ces formules usuelles relevées sur les actes notariés du ménage Denizet. L’acte de vente des terres au régisseur Godin le 9 janvier 1829 est établi au cabaret Duguet et si Marie-Louise est absente – une femme n’a pas sa place en ce lieu – Aubin agit : « tant en son nom personnel que comme se faisant et partant fort de Marie-Louise Adélaïde Victoire Levassort son épouse par laquelle il s’oblige à faire ratifier ces présentes à la première réquisition de l’acquéreur ci-après nommé en la faisant s’obliger solidairement avec lui à la garantie de la vente qui fait l’objet des dites présentes[iii] ».

Vente de terres au régisseur Godin. Signature d'Aubin et accord de son épouse Levassort.

Vente de terres au régisseur Godin. Signature d’Aubin et accord de son épouse Levassort.

             Elle est en revanche présente chez le notaire d’Orgères pour l’emprunt de 1 000 francs contracté en 1833 au petit-cousin Dargent : « Sont comparus le sieur Nicolas Aubin Denizet, laboureur, et dame Marie-Louise Adélaïde Vassort[iv] qu’il autorise à l’effet des présentes, demeurant ensemble à Germignonville, lesquels reconnaissent par ces présentes bien et légitimement devoir à M. Paul Joseph Philéas Dargent, marchand de grains à Orléans faubourg Bannier présent et acceptant la somme de mille francs (…) pour l’employer à leurs affaires ainsi qu’ils le déclarent[v]. »

             Quand elle est absente, la femme établit une procuration. Celle de Rosalie Marteau en 1834 à son mari Jean-François Régien est assortie d’une prudente condition qui limite la somme empruntée à 700 francs. Enfin, l’épouse peut pallier l’analphabétisme de son conjoint. Aignan Bracquemont reconnaît le billet à ordre souscrit par la femme Bourreau car son mari « ne sait signer et que pour cette cause fait ordinairement signer sa femme pour lui[vi] ».

              Ne confinons pas la maîtresse à sa cour et à sa maison. La femme se rend au marché, lieu de sociabilité et d’animation féminine qui échappe à l’époux. Zola décrit l’atmosphère de celui de Cloyes[vii] : « C’était une bousculade de servantes, de bourgeoises devant les paysannes accroupies qui, chacune venue avec un ou deux paniers, les avaient simplement ouverts et posés par terre (…) et la rue Grande si déserte en semaine (…) n’était plus assez large chaque samedi, les boutiques combles, la chaussée barrée par l’encombrement des marchands (…) Au marché à la volaille, des fermes avaient envoyé des paniers à claire-voie où chantaient des coqs et d’où sortaient des cous effarés de canards (…) Puis c’était encore des paysannes, chacune apportant ses quatre ou cinq livres de beurre, ses fromages. »

                Le marché au chef-lieu de canton, c’est encore une ouverture culturelle sur l’extérieur qui véhicule aussi les modes, la nouveauté, ouverture mésestimée par les historiens selon Martine Segalen[viii]. La femme jouit aussi d’une certaine liberté dans ses déplacements, y compris de nuit. À la fête de Saint Léonard en 1829, la femme Joseph de Sevestreville revient à minuit dans sa carriole sans son mari resté à la ferme et le lendemain, c’est elle qui renseigne les gendarmes du vol dont sa ferme a été l’objet[ix].

voir extraits choisis chapitre IV

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[i] Ségalen M., op. cit., p. 91.

[ii] AD, 2 U cour d’assises, dossier Frichot, 2e session de 1838, arrêt du 11.6.1838.

[iii] AD, 2 E 66/394, vente de 42 ares et 6 centiares de terre par Aubin Denizet à Isidore Godin.

[iv] Levassort dans les autres actes. L’orthographe n’est pas encore fixée.

[v] AD, 2 E 75/78.

[vi] AD, 4 U 24 NC, justice de paix du canton de Voves 15.5.1860.

[vii] Arrondissement de Châteaudun. La Terre, op. cit., p. 161.

[viii] Ségalen M., op. cit., p. 163.

[ix] AD, 2 U cour d’assises, 3e session de 1829, dossier Pagnier.

Au cœur de la Beauce, enquête sur un paysan sans histoire, Alain Denizet.

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