chapitre IV

Chapitre IV Vivre ensemble au village

« Ce labeur méthodique rend leur existence uniforme comme la nature dont ils sont entourés » laisse tomber Noël Parfait à propos des paysans beaucerons. Ce portrait projette la condescendance de l’homme des villes sur l’homme de la campagne. Pourtant rien ne permet de supposer qu’Aubin et les siens aient eu le sentiment d’une vie uniforme.  Outre les préoccupations liées au travail, il y a les  plaisirs quotidiens, scandée par les événements joyeux des grandes étapes de la vie auxquels répondent petits soucis ou tensions qui se trament au sein d’une communauté d’interconnaissance marquée tout aussi bien par l’entraide que par les rumeurs les plus malveillantes. Au cabaret, par exemple, indispensable rendez-vous des hommes du village. Qu’y fait-on ?…. 

         Il y a au moins trois cabarets à Germignonville dans les années 1830. La cour d’Aubin est à portée de voix du cabaret Riché et de l’auberge Duguet tenue autrefois par le cousin Louis Porthault sous l’enseigne de « la Herse ». Les allées et venues, le bruit des esclandres ou des rires sont le piment de cette vie sociale masculine dont Aubin entend les murmures quand il n’en est pas, lui-même, un acteur, même si le contenu de ses verres et de ses propos est noyé dans le silence de l’histoire. On y fume, on y joue, on y traite des affaires, on parle entre amis, toutes occupations un verre à la main car on y boit beaucoup. Installés autour des « trois tables à châssis dormant, des deux petites tables rondes et de deux bancelles » ou occupés à une partie de « billard », les clients du cabaret Riché ont le choix entre l’eau de vie dans « des verres à pattes », le vin, la bière, le café dans des « tasses » et la limonade[i].

Au cabaret. Dessin de Hoyau. Le Messager de la Beauce et du Perche, 1875.

Au cabaret. Dessin de Hoyau. Le Messager de la Beauce et du Perche, 1875.

                Le cabaret fait le plein après le travail et le repas du soir. Toutes les archives montrent que le temps passé y est important ; cependant, une fréquentation trop assidue entraîne la réprobation du village et confère une réputation de « faignant ». Un domestique à qui la maîtresse reproche l’habitude du cabaret répond : « Quand on est domestique dans la même ferme, c’est bien le moins que l’on carde ensemble[ii]. » Les cartes, le billard sont le prétexte pour mettre des bouteilles ou des sous en jeu. À quelques tables des joueurs, qui peut-être tendent l’oreille, se nouent des contrats à la suite duquel il est d’usage de trinquer ; ainsi, le 9 janvier 1829, Aubin conclut la vente d’un champ au régisseur Godin[iii] pour 700 francs dans l’auberge Duguet avec Eloy Cointepoids comme témoin.

          C’est également chez Duguet que se font de nombreuses adjudications de récoltes vendues aux enchères après saisie. De la sorte, on sait qui achète et combien, ce qui fait du cabaret un lieu d’observation des stratégies des voisins. Instruit par l’expérience, le cabaretier sait recueillir des confidences et recouper des informations. Ainsi, l’aubergiste d’Orgères glisse au charretier Belissort qui fait la vente de son trèfle un 7 mars : « Mais ta femme a donc beaucoup glané de graines de trèfle[iv]. » Le 16 mars, l’aubergiste rencontre le laboureur Joseph, tout à ses soucis : on lui a volé du trèfle et son charretier lui doit de l’argent. Le cabaretier fait aussitôt le rapprochement et s’enquiert de la provenance du trèfle auprès de la femme dudit charretier qui, enquête faite, s’avère être le voleur.

           L’excitation et l’abus d’alcool mènent à l’invective et à de véritables échauffourées. L’une d’elles a pour animateur le jeune voisin d’Aubin, Joseph Chaplain. Le 11 août 1838 à 23 heures, d’abord« chez Duguet le cabaretier avec plusieurs autres et après avoir cherché querelle à ceux qui se trouvaient dans la salle de billard », il se rend au cabaret Riché où il trouve cette fois matière à se battre, traitant Toupance de « cochon » et lui assénant plusieurs coups dont « l’un à la tête lui a fait répandre le sang ». Pendant que le cabaretier Riché – beau-frère de Chaplain – s’interpose, Toupance, « couvert de blessures », en profite alors pour « sauter par la fenêtre », mais il est rattrapé par le père Chaplain et son deuxième fils qui le frappent de « coups de bâtons jusqu‘à ce qu’il perde connaissance (…) le laissant baignant dans son sang[v] ». Les agresseurs sont condamnés de un à deux mois de prison ferme et à une amende de près de 200 francs qu’ils acquittent en vendant une partie de leurs biens.

           Le cabaret Riché est le théâtre d’une autre altercation le samedi 3 février 1849 : « Sans provocation de Riché, [Théophile Plé] s’est permis de casser une table méchamment, de casser également tous les sabots du billard, de le déplacer et d’empêcher par là que personne n’y joue, de casser ensuite tous les verres et bouteilles qui se trouvaient sous sa main, d’appréhender ensuite Riché au collet, de lui déchirer sa chemise en lui disant que s’il avait le malheur de bouger, qu’il allait lui casser les reins[vi]. »

              Théophile Plé est condamné à 30 francs d’amende. Les origines de ces deux querelles ne sont pas exposées. D’autres affaires nous en dévoilent les mobiles courants. Ainsi, les disputes survenues dans les cabarets de Fains-la-Folie, de Poupry et de Beauvilliers en font apparaître quatre : l’alcool, le marché raté, la volonté de s’affirmer et l’esprit de clocher. A Fains-la-Folie, le garçon boucher Salmon et Antoine Levassort, laboureur de la ferme du Père Perthuis, sont en désaccord à propos du prix d’une vache. Un incident survient car le garçon boucher, échauffé par le vin, brandit un bâton noueux surnommé « juge de paix », en menace les jeunes du village, disant « qu’il ne craignait pas quatre à cinq personnes ». Levassort « ennuyé par ces forfanteries » brise « le juge de paix en deux sous les rires de l’assistance ».

          À Poupry, la bagarre se termine par une course autour du billard et quatre tendons d’une main sectionnés par une plane. Au départ, c’est une contestation d’un point sur une partie de carte qui dégénère en insultes sur les Percherons. L’agresseur se défend : « J’étais pris de vin. » À Beauvilliers en 1850, c’est le drame. Le nommé Chartrain, ivre, agonit le compagnon Vassor d’insultes, le compare à un « pot de colle » et lui plante deux coups de couteaux. Vassor s’écroule, mort[vii].

                  Le cabaret est donc un lieu de parade où l’affirmation de soi face aux autres peut tourner au vinaigre. C’est que le degré d’alcoolémie rend l’offensé très sourcilleux de son honneur ; point commun de toutes ces histoires, la consommation d’alcool surprend. Elle jouit encore d’une grande clémence et l’ivresse publique ne devient un délit qu’en 1873. C’est peut-être l’une des raisons qui explique que l’Eure et Loir ait des statistiques pour coups et blessures supérieures à la moyenne nationale au milieu du XIXe siècle[viii]. Dans le cadre public – celui du cabaret – ou privé, l’alcool est toujours un élément des querelles et de la brutalité des mœurs. Si la tolérance à l’alcool est sans aucun doute élevée, il convient de remarquer aussi que les mots hauts en couleur, la bravade physique, le coup de poing sans conséquence font, en quelque sorte, partie du paysage et des mentalités ; en revanche, les blessures graves évoquées plus haut sont intolérables car elles provoquent une incapacité de travail.

Après le cabaret... Dessin de Hoyau, dans le Messager de la Beauce et du Perche, 1875.

Après le cabaret… Dessin de Hoyau, dans le Messager de la Beauce et du Perche, 1875.

         Toutefois, la réglementation existe. Le 7 août 1838, le maire Godin et son conseil – Aubin donc – délibèrent sur un règlement de la police des cabarets aux fins d’assurer le « maintien du bon ordre dans la commune ». Désormais, interdiction est faite de : « fréquenter les cabarets et autres lieux la nuit et autres heures indues où se vendent vins, café et autres liqueurs, soit après neuf heures du soir de la Toussaint à Pâques et dix heures du soir de Pâques à La Toussaint » ainsi que pendant « les heures des offices du dimanche et des fêtes religieuses (…) Dans l’intérêt de la morale, de l’ordre public et de la sûreté individuelle, notre intention est de faire respecter les règles avec la vigilance la plus active ».

        Conclusion martiale traduisant autant la volonté du conseil municipal que celle d’être dans la ligne du préfet qui trouve d’ailleurs ce « règlement sage ». Le contrôle des trois établissements de Germignonville est confié au garde champêtre et aux édiles locaux et « les cabaretiers ou caffetiers surpris à donner à boire seront immédiatement traduits devant le tribunal de police. »

          Cette disposition rend compte à elle seule des difficultés de l’application. Passons sur les poncifs qui présentent le garde champêtre comme un ivrogne incorrigible et arrêtons-nous sur l’embarras qui saisit, par exemple, le beau-frère Raphaël Gosme, nommé à cette fonction en 1845, quand il doit ordonner la fermeture d’un établissement dont il connaît tous les consommateurs et où il a peut-être ses habitudes. Il n’est pas rare que les noms d’oiseaux volent. Sans tomber dans la caricature, convenons pour conclure que cet arrêté municipal est d’une exécution délicate : la bagarre qui mêle les Chaplain à Toupance éclate à vingt-trois heures, un horaire qui outrepasse largement la limite fixée par l’arrêté municipal quatre jours plus tôt.

Voir extraits choisis chapitre V

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[i] AD, 2 E 66/438, inv ap décès de Marie-Célestine Popot, épouse Riché, août septembre 1846.

[ii] AD, 2 U cour d’assises, dossier Haudebourg, Quentin et Guillin, 2e session, année 1855.

[iii] AD, 2 E 66/394, 9.1.1829.

[iv] AD, 2 U cour d’assises, 2e session de 1843, arrêt du 12.6.1843.

[v] AD, 3 U 1 NC article 19, tribunal de Chartres : jugements correctionnels, année 1838.

[vi] AD, 4 U 24 NC, justice de paix du canton de Voves, 8.2.1849.

[vii] Sources : AD, 2 U cour d’assises, dossier Salmon, 4e session de 1856, arrêt du 8.12.1856 ; dossier Hardy, 4e session de 1828, arrêt du 8.12.1828, dossier Chartrain, 4e session de 1850, arrêt du 12.12.1850.

[viii] Les coups y font 11 % des délits contre 8,2 % en France. Farcy J.C, Les paysans beaucerons, t. II, op.cit., p. 987.

Au cœur de la Beauce, Enquête sur un paysans sans histoire, Alain Denizet.

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