chapitre IX

Signalement physique de Pierre François Denizet, frère d'Aubin Denizet. AD, série R. Cliché Alain Denizet.

Signalement physique de Pierre François Denizet, frère d’Aubin Denizet. AD, série R. Cliché Alain Denizet.

Chapitre IX Dans les remous de la grande histoire

       L’impression demeure que le champ de pensée d’Aubin est circonscrit à une sphère rurale et familière, certes élastique, mais au fond limitée comme si la grande histoire avec sa périodisation précise, ses événements et ses grands hommes – des rois, deux empereurs, un président de la République – n’avait pas droit de cité dans l’évocation de sa vie recomposée sauf à constituer un repérage pratique pour le lecteur. Or, de toute évidence, ce cultivateur d’un petit village de Beauce n’a pu ignorer les ondes de cette grande histoire… Dans ces extraits, nous voyons comment Aubin a pu avoir des échos précis sur l’expéditions Lapérouse ( 1785-1788), sur la période pré-révolutionnaire et enfin comment lui-même a vécu la grande histoire avec l’épopée napoléonienne.

    

         Simon Lavo, un enfant du pays est né à quelques mètres de la maison d’Aubin Il fut successivement chirurgien major de Suffren et de Lapérouse.  Il a envoyé des lettres de ses expéditions à sa famille de Germignonville. On en discute entre voisins, sur le pas de porte, à la veillée ou encore au cabaret. (Pour en savoir plus sur Simon Lavo) Statistiquement négligeable, sa destinée me semble culturellement capitale parce qu’elle a modifié la perception du monde des habitants de Germignonville et les a mêlés par procuration aux grandes entreprises de portée internationale. Ils ont appris que la carrière de Simon s’est déroulée sous le signe d’une âpre compétition avec les anglais, violente avec la tentative de débarquement en Angleterre, la guerre d’Amérique et les combats aux Indes avec Suffren ; pacifique quand la France entend mieux faire que les grands explorateurs d’Outre-Manche. Voilà pourquoi les noms de Suffren, de Lapérouse, les noms d’océans, de pays lointains ont une résonance particulière pour Aubin et les habitants du village, certains ayant peut-être eu la démarche de se pencher sur la carte du monde de l’école pour situer le Chili d’où est partie la dernière lettre.[…]

Comment Aubin peut-il connaître l’histoire du temps des rois ?  

               Aubin est né le 5 août 1798 à la fin de la Révolution française. Sa vie d’adulte et de citoyen commence en 1819 sous la Restauration qui ramène au pouvoir les deux frères cadets de Louis XVI. Cependant, sa connaissance de l’histoire et sa sensibilité politique se sont forgées aussi en amont. Pour les apprécier du mieux possible, il convient de « passer en revue ce dont Aubin, selon nous, a toutes chances d’avoir fréquemment entendu parler, compte tenu de ce que nous savons de lui[i] », ce qui revient à rechercher dans sa famille et son entourage les médiateurs de cette mémoire.

             Nous avons établi qu’il n’a pas d’oncle paternel et que ses oncles et tantes maternels Perrault décèdent au début du siècle ou se sont éloignés à Orrouer. La transmission s’opère donc dans un cercle restreint où évoluent ses grands-parents paternels, son grand-oncle Perrault, son père pendant son enfance, et surtout sa mère et ses beaux-parents, tous trois nés dans les années 1760 et décédés entre 1830 et 1836.

             Aubin peut aussi appréhender le passé par les anciens du village. En effet, plus de quarante habitants nés entre 1758 et 1775 sont encore vivants en 1831 parmi lesquels les pères Legras, Régien et le vieux Dorson ; tous ont traversé les dernières années de la Monarchie, la Révolution, l’Empire, la Restauration, la Révolution de février 1830 et abordé la Monarchie de Juillet qui rétablit le drapeau tricolore et l’étonnant serait qu’en cet événement Aubin n’ait pas évoqué avec eux le climat politique des périodes passées. Ces anciens peuvent puiser par le jeu de la chaîne mémorielle des souvenirs du temps des rois et des seigneurs qui remontent au milieu du XVIIe siècle et les livrer à leur tour, parcellaires et usés […]

L’histoire « en direct » : l’épisode napoléonien dans le village d’Aubin

           « La période du Premier Empire apparaît comme une catastrophe démographique pour l’Eure et Loir[i] ». La mort redoutée et annoncée inscrit sa couleur noire dans les vêtements mais, pour la première fois, elle est comme désincarnée car les corps sont enterrés au loin, en Espagne, en Russie. Par conséquent, les familles sont privées du rite de l’inhumation et du souvenir des défunts au cimetière[ii]. Dans cette hécatombe, un miracle se fraie une place à Viabon : Etienne Lenain absent depuis 1792 réapparaît subitement en 1813.

               On comprend alors, qu’avant de partir, les conscrits prennent des dispositions – procuration, testament – pour permettre la gestion de leurs affaires. Les responsabilités et le poids du travail s’accroissent pour les parents, les épouses et les enfants qui doivent, par ailleurs, faire face à l’effort de guerre que les municipalités sont chargées de répartir entre les habitants. Elles deviennent extrêmement fortes à la fin de l’année 1813. Le mécontentement croît.

Signalement physique de Pierre François Denizet, frère d'Aubin Denizet. AD, série R. Cliché Alain Denizet.

Signalement physique de Pierre François Denizet, frère d’Aubin Denizet. AD, série R. Cliché Alain Denizet. Sa petite taille lui vaut la réforme en 1813.

                À quinze ans, Aubin, qui est entré dans la vie active, participe à sa façon à cette mobilisation dont il est en mesure de comprendre l’importance et les effets sur les esprits. Le 25 novembre 1813, le préfet Delaitre ordonne aux citoyens de se dessaisir des armes de guerre par « pure précaution dans les circonstances actuelles et seulement pour armer les gardes nationales si les évènements l’exigeaient » ; le 12 décembre, il prévient qu’il « fera poursuivre sans ménagement les communes qui se trouveraient en retard » du paiement des contributions extraordinaires.

             Comme d’autres cultivateurs du canton, Marie-Françoise doit mener ses neuf chevaux à Voves le 27 décembre, puis le 1er janvier 1814 à la place de Chartres afin que les « artistes vétérinaires fassent le choix de ceux qui pourraient être propres à ce service », c’est-à-dire répondre aux besoins de 15 000 chevaux de la cavalerie. Le 3 février, seize voitures de Germignonville sont enco- re requises pour transporter des soldats de Bonneval à Chartres et le 24, ordre est donné de livrer aux magasins militaires du fourrage en raison de l’arrivée de nouveaux dépôts de cavalerie.

               La situation militaire difficile de 1814 oblige à des levées en masses successives qui ratissent sur plusieurs classes d’âge. L’effort considérable – 3 000 hommes pour le département – est justifié par le préfet Rouillé car il survient « dans un moment où Sa Majesté paraît devoir confondre ses ennemis » et il évitera à l’Eure et Loir, jusque-là épargné par les combats, « les horreurs que commettent journellement ceux-ci [les ennemis] partout où ils passent, [et qui] font dresser les cheveux sur la tête ». Les maires sont soumis à une avalanche de plus de trente courriers entre novembre 1813 et mars 1814. Longs de plusieurs pages, ils contiennent des instructions impérieuses et une panoplie de sanctions en cas de manquement.

              Les autorités préfectorales s’inquiètent d’éventuels embusqués et exhortent le maire à leur communiquer la situation militaire de deux hommes de Germignonville dont le régisseur Godin : « Est-il ancien militaire ? Est-il propre au service ? Ou bien s’il a des infirmités graves qui puissent l’en dispenser ? »

           En mai 1815, dans l’ultime effort de Napoléon pour battre les coalisés, cinq hommes du village sont requis, s’additionnant à ceux déjà partis en mars, tandis que neuf autres, parmi lesquels Pierre, le frère d’Aubin, sont mobilisés pour compléter la garde nationale[iii]. Toutefois, la parentèle d’Aubin est relativement ménagée par la faveur de l’âge, du veuvage et tout simplement parce qu’il n’a qu’un frère et aucun cousin germain paternel.

[i] Farcy J.C, Les paysans beaucerons, t. I, op. cit., p. 329.

[ii] Les guerres révolutionnaires et impériales font 1, 5 millions de morts.

[iii] ACG, liasse « Empire », courriers adressés par la préfecture au maire de Germignonville.

[i] Citation reprise, prénom excepté, de Corbin A., Le monde retrouvé de Louis-François Pinagot, op. cit., p. 181.

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Histoire de Beauce et d'ailleurs