Chapitre V

Chapitre V Les biens : travailler, gérer, transmettre.

       Comment hérite-t-on de la terre ? Comment la travaille-t-on ? Quels sont les risques encourus par les paysans, surtout à une époque où le système d’assurance était peu développé ? Comment emprunter quand les banques n’existaient pas ? Dans cet extrait, examinons l’exploitation d’Aubin…

           Les dix-huit hectares qu’Aubin et Marie-Louise possèdent sur Germignonville les classent dans les dix premiers propriétaires sur les 130 recensés dans cette commune de 156 ménages[i] où la propriété est donc très répandue. Toutefois, la surface contrôlée par ses habitants ne dépasse pas 25 % du total, soit quatre cent cinquante hectares dont plus de la moitié est la propriété d’une poignée de cultivateurs parmi lesquels le voisin Claye, le régisseur du château Isidore Godin, Eloy Cointepoids et Aubin. La majorité des journaliers et des artisans a moins de deux hectares[ii]. Ce fourmillement de petits possédants représente 84 % des propriétaires du village, mais moins de 10 % du sol, deux pourcentages qui ne dérogent pas à la moyenne du canton[iii].

La moisson

          Après la Révolution, la Beauce reste une région de grande propriété à majorité citadine et à Germignonville plus de 50 % du sol appartient à des propriétaires d’Orléans en premier lieu, de Paris, de Chartres et d’Etampes, pour l’essentiel des bourgeois, même si le capital foncier de la noblesse atteint 20 % de la superficie des cantons d’Orgères et de Voves grâce notamment aux biens du baron de Cambray qui possède à lui seul 20 % des terres de la commune[iv].

          Ces grands propriétaires urbains sont souvent absents et sans racines locales, à l’exception des chartrains – comme le procureur du roi Caillaux, neveu du notaire – et du baron. Ce dernier occupe le château une partie de l’année et, à Paris ou Orléans, il est en contact épistolaire avec son régisseur Godin. Tous font valoir leurs terres par des fermiers qui exploitent des surfaces considérables.

          Le fermage est donc majoritaire en Beauce si le critère retenu est la surface et non celui du nombre des exploitants. La réalité du fermage est troublée par les baux verbaux[vi] qui n’apparaissent qu’au détour d’une affaire de justice ou dans les inventaires après décès. Paul Fourmont, capitaine de la garde nationale de Germignonville, dégage assez de crédit personnel pour que le régisseur Godin et un officier retraité d’Orléans lui louent verbalement seize et dix hectares[vii] ; en 1832, Aubin « jouit verbalement » de six hectares de son beau-frère Damien Gosme pour 200 francs de fermage annuel[viii] ; il en va de même, c’est très probable, des onze hectares et demi de sa belle-sœur Angélique pour lesquels je n’ai relevé aucun bail. Ajoutés aux dix-huit hectares dont le couple est propriétaire, il est raisonnable d’estimer son exploitation à quarante hectares.

         Spécifiées avec précision, les conditions du bail dessinent en creux l’idéal du bon paysan. Ainsi, celui signé par Charles-François pour la métairie du Père Perthuis a valeur d’exemple. Le père d’Aubin doit assurer l’entretien des bâtiments, du jardin et des terres selon la coutume d’Orléans[ix], et en ce qui concerne les réparations locatives qui lui reviennent, âtre, pavés, heurtoirs ou bornes, bouges des granges, mangeoires, four et pierres à laver, il est tenu de : « faire les approches de tous les matériaux nécessaires, terre blanche, pierre, bois, rouches et chaumes » ; pour les façons de culture, il doit : « cultiver à la bêche les jardins, les fumer, encheniller et tailler la vigne, remplacer les arbres morts et (…) fumer les terres ». Bref, selon la formule consacrée, il lui faut « jouir des dits biens en bon père de famille ».

         Aubin travaille sur quarante hectares émiettés en plus de 80 parcelles, petites fractions de terre de formes géométriques, le plus souvent rectangulaires, longues comme des ficelles aux abords du village, coupées parfois par les chemins et dispersées dans une mosaïque communale qui en compte 2 425. Trois de ses champs seulement dépassent un hectare dans les champtiers[x] de la Barrière du Paradis, du Gas aux Rats et de la Cheminée Ronde, dix sont inférieurs à trente ares ; tous se distribuent dans les cinq sections du cadastre. Dans cet extraordinaire puzzle où chacun pourtant se retrouve, de grandes surfaces émergent, mais une trentaine seulement dépasse cinq hectares et elles constituent encore une proportion négligeable de la superficie de la commune.

Les champs à l'allure de ficelle. Quelques ares seulement. Cadastre de Germignonville, 1836.

Les champs à l’allure de ficelle. Quelques ares seulement. Cadastre de Germignonville, 1836.

       Aubin parcourt donc, pendant des années, la quasi-totalité du terroir communal à pied ou en carriole ce qui lui donne une grande connaissance des lieux et des hommes. La petitesse des champs est telle que chacun voit ce que l’autre fait. Par le jeu des voisinages, il côtoie directement plus de vingt cultivateurs : les voisins Claye et Buffettrille dans la parcelle du Bois Prieur et celle de la Garenne ; Eloy Cointepoids dans le champtier du Souer, le père Legras dans celui de la Barrière du Paradis.

          Si le travail a une évidente fonction économique, il est aussi un lieu d’observation sociale. D’ailleurs, les paysans s’interpellent et échangent entre eux, nous l’avons vu. On se rend de menus services où la contrepartie est entendue : prêt d’un bélier contre une herse râteau en 1848 entre Gautron de Boisville-la-Saint-Père et Gréau de Viabon[xi], voiture de fumier amenée au champ contre argent entre Popot et Régien en 1851[xii].

voir extraits choisis  chapitre VI

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[i] ACG, cadastre de 1836 et recensement de la même année.

[ii] Ce qui ne préjuge pas d’éventuelles propriétés en dehors de la commune.

[iii] Farcy J.C., Les paysans beaucerons, tome 1, op. cit., p. 288. 77% des ménages sont propriétaires en 1836. Mais la moyenne est de 1,9 hectare et seuls 13% des ménages disposent de plus de 5 hectares.

[iv] Et 1000 ha dans les communes d’Orgères et d’Outarville.

[v] Enquête agricole de 1852 à Germignonville. Les terres sont divisées en cinq classes.

[vi] Prévus par le Code civil et règlementés par les usages : «  Si le bail a été fait sans écrit, l’une des deux parties ne pourra donner congé à l’autre, qu’en observant les délais fixés par l’usage des lieux ». Usages locaux du département d’Eure et Loir, Hénault J-B., Parmentier C., éditions du Bastion p. 127.

[vii] AD, 2 E 66/421, avril 1841, inv ap décès de Marie-Thérèse Girault, épouse Fourmont.

[viii] AD, 2 E 75/75, détail révélé par l’inv ap décès de Marie-Marguerite Denizet, son épouse.

[ix] La coutume d’Orléans vaut pour Viabon, Germignonville et sept autres communes du canton.

[x] Ensemble de parcelles constituant une section du plan cadastral.

[xi] AD, 4 U 24 NC, justice de paix du canton de Voves, 28.9.1848.

[xii] Idem, 1851.

Au coeur de la Beauce, Enquête sur un paysan sans histoire,  Alain Denizet

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