Chapitre VII

Chapitre VII Le baron, le curé, l’instituteur et le médecin

        Les chapitres précédents ont privilégié le monde des laboureurs et des artisans, celui d’Aubin en somme. Mais dans le village, d’autres hommes ont des pouvoirs dont il convient  de cerner l’influence culturelle et d’évaluer les liens avec Aubin. Un point les rapproche : aucun d’eux ne travaille ni de près ni de loin dans l’agriculture. Les trois premiers, le curé, l’instituteur et le médecin  apportent les soins de l’âme, de l’esprit et du corps ; le dernier est d’une autre sphère : il vit au château . Dans cet extrait, faisons plus ample connaissance avec le baron de Cambray…

            Pour Aubin, le château s’apparente aussi aux lointains souvenirs de l’enfance quand ses parents exploitaient la ferme contiguë. Il y a sûrement accompagné son père, puis sa mère pour le paiement du loyer et l’arrêt des comptes durant les neuf années du bail. L’extérieur ne lui est donc pas mystérieux, mais se représente-t-il l’intérieur ? C’est probable. Voici pourquoi : ses parents et lui-même ont des contacts avec les domestiques dont il serait extraordinaire qu’il ne filtre pas quelques informations et indiscrétions. Surtout, les inventaires après décès permettent une approche précise du cadre privé, tel celui de 1830 établi à la disparition de l’épouse du baron par le notaire, accompagné de deux témoins du village[i], Jean-Pierre Dorard et Sébastien Lefort, qui inventorient ainsi plusieurs jours durant les pièces une à une, se glissant de la sorte dans un univers qui leur est étranger. Nul doute que le village en ait des retours qui jouent sur les représentations et les rapports qui s’instaurent entre ces deux mondes.

Le château de Cambray au débit du XXe siècle

           Qu’y voient-ils d’extraordinaire ? Le luxe, bien sûr, mais peut-être plus encore, une division et une conception de l’habitat qui leur sont tout à fait étonnantes. Chaque pièce a une fonction spécifique au sein d’espaces qui, consacrés à l’intimité, à la vie sociale ou encore au personnel, sont nettement dissociés. Le salon et les pièces attenantes, dont la salle de billard avec ses douze fauteuils et ses deux bergères, sont les lieux de mondanité et de convivialité. Le « piano en acajou de quatre octaves d’une valeur de 250 francs » peut surprendre : qu’est ce qu’une octave ? Plus que tout, le prix déconcerte : c’est la valeur de deux bonnes vaches ou des gages annuels d’une domestique de ferme.

          L’inventaire mène ensuite nos deux hommes dans une chambre dont le notaire détaille le mobilier : table de nuit en cylindre, lit, corps de bibliothèque rempli de volumes, commode et, dans un petit cabinet adjacent « éclairé par un oeil de bœuf, un bidet et un pot en faïence ». Plus loin, nouvelle surprise, une chambre ouvre sur une « salle de bain avec une baignoire en fer blanc garnie de roulette », une pièce donc entièrement dévolue aux soins du corps.

        Le baron dispose au rez-de-chaussée de trois pièces pour son usage personnel qui renseignent aussi sur ses relations, sa culture et sa vie conjugale. Un premier cabinet décoré de « neuf cadres à bois doré, d’une pendule en acajou » est voué à la réception com- me en témoignent les quatre fauteuils, les deux bergères, les bouteilles d’eau de vie et de vins de liqueur rangées dans un placard près de la cheminée. Un second cabinet de lecture contient à lui seul plus d’ouvrages que n’en révèlent tous les autres inventaires après décès étudiés : près de neuf cents volumes, dont « cinq cents d’histoire de voyages et littérature » qui côtoient des cartes de géographie dont celles de Cassini achetées à Paris en 1824[ii]. Enfin, la chambre personnelle suggère que le couple ne partage pas le même lit chaque soir.

Arbres du parc du château de Cambray. AD, 2 E 66/393. 8/10/1828.

Arbres du parc du château de Cambray. AD, 2 E 66/393. 8/10/1828.

        Le train de vie du baron est au diapason de sa propriété et, en toute logique, conforme à son rang. Un personnel nombreux s’active. Le régisseur Godin s’occupe de la gestion des fermes et des bois surveillés par un garde-chasse dit « La Feuille », les extérieurs sont entretenus par un jardinier ; cinq personnes au moins sont au service de la maison : un valet de chambre, une femme de charge et une femme de chambre, une cuisinière et un cocher, domestiques que le baron sait, à l’occasion, récompenser. Ainsi, il paie les études au collège de Terminiers du fils du cocher et lui promet le séminaire, « s’il en a les dispositions » et fait une rente à vie de 500 francs à la femme de chambre de son épouse à partir de 1830. Cependant, les gages du personnel qui oscillent entre 500 et 1200 francs par an ne sont rien en comparaison des autres postes budgétaires.

         En 1854, 20 000 francs sont affectés aux frais de maison et de table, 12 000 aux dépenses personnelles, 2 000 francs à sa femme pour pension de toilette, 1 250 francs pour ses deux enfants. L’éducation et le maintien sont assurés par des maîtres d’armes, de danse et de musique. Le faste se déploie lors du mariage de Charles Eugène en 1818 avec Camille de Bonardi de Saint-Sulpice. Les dépenses, qui s’élèvent à 29 000 francs, se déclinent de la sorte : 8 000 francs en diamants et une bourse d’argent de 2 000 francs donnés à sa belle-fille, deux châles de cachemire pour plus de 3 240 francs, 2 000 francs pour le trousseau du fils composé entre autres de deux douzaines de chemises de Hollande, de vingt-quatre cravates de batiste et de mousseline, de plusieurs chemises et d’un habit de noce facturé 550 francs. Enfin, restent de menues dépenses comme les six cents cartes à imprimer, les dragées ou encore l’obole de 20 francs pour les pauvres de l’église.

        Le baron ne réside au château qu’une partie de l’année, se réservant de longs séjours à son hôtel d’Orléans et à sa résidence parisienne, quai Voltaire, qu’il met à profit pour ses affaires. En décembre 1814, il rapporte de Paris des « rouleaux de papier pour la chambre de Madame, bas de soie gris pour lui et trois gravures de la famille royale » (tout juste réinstallée sur le trône) et, en 1855, deux fauteuils Voltaire. Le baron peut également s’y enquérir de ses placements en bons du trésor, en actions – 22 000 francs sur les chemins de fer – et en fonds libellés en dollars et en roubles. Ses journaux de compte montrent qu’il y consacre de fortes sommes, 50 000 francs en 1854 ; la moitié de ses recettes. C’est un élément de modernité du jeune Anatole de Cambray.

Le château de Cambray au début du XXe siècle.

Le château de Cambray au début du XXe siècle.

           Entre les chaumières et le château, tout indique un fossé béant ; l’univers mental et culturel du baron n’est pas celui des villageois dans au moins trois domaines clés : celui de l’intime, une pièce particulière pour une baignoire, des pièces distinctes pour l’homme et la femme ; celui de la culture, le nombre de livres et de bibliothèques ; celui du train de vie, des bergères et des vins fins. Se combinent sûrement contradictoirement une sourde envie, l’étonnement, le respect et au bout du compte le sentiment que l’ordre du monde est ainsi fait. Si la revanche sociale existe, elle est tue. Très difficile à apprécier, ce modèle dominant exerce, si modeste soit-elle, une influence qui passe par le regard porté sur le château, par les relations des inventaires après décès, par les visites faites par ses fermiers, enfin par la présence et l’implication du baron lui-même dans la vie du village.  Elles sont en effet considérables…

chaumière couverte de chaume. vers 1840 p 281 farcy, gravure du sd Empire BM de Chartres fonds Leprince N 3b

chaumière couverte de chaume. vers 1840.  BM de Chartres fonds Leprince N 3b.

Voir extraits choisis du chapitre VIII

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[i] AD, 2 E 66/397, 1830, inv de la communauté entre le baron de Cambray et son épouse.

[ii] Archives privées de Cambray, livres de compte tenus annuellement par le baron.

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