Chapitre VIII

Chapitre VIII  Aubin : l’exercice des responsabilités.

     Si le débat et le vote ne sont pas des pratiques inconnues avant la Révolution, une ère politique nouvelle commence lo

rsqu’en 1790 ont lieu les premières élections municipales au suffrage universel masculin : le notaire Caillaux est élu par un corps électoral qui est estimé à cent personnes. Jean-François Lavo, le vieux Dorson, le laboureur Tourne et le régisseur Godin sont d’autres figures du microcosme politique local. Avec leurs conseillers, parmi lesquels Aubin à partir de 1831, ils conduisent les affaires du village pendant ce demi-siècle.

        Dans cet extrait, nous voyons qui a le droit d’exercer des responsabilités municipales  et  comment se déroulaient les élections auxquelles a participé Aubin dans les années 1830-1850.

            Avec l’avènement de Louis-Philippe au pouvoir, la vie élective réapparaît légalement dans les communes. La loi du 21 mars 1831 est une rupture dans le processus de construction de la citoyenneté et représente sans conteste un vecteur de modernisation[i]. Les conseillers municipaux sont dorénavant élus et renouvelés par moitié tous les trois ans et si le maire reste nommé par le préfet, il ne peut être choisi que parmi les douze conseillers issus du suffrage censitaire.

             C’est en effet un système inégalitaire : il prévoit pour les villages inférieurs à 1 000 habitants un corps électoral égal à 10 % de la population, ce qui donne seulement soixante-cinq électeurs à Germignonville, l’accès au droit de vote étant déterminé par le cens qui dépend du montant des impôts directs payés[ii]. Fondé essentiellement sur les avoirs fonciers, ce système avantage les plus âgés, ceux à même d’avoir capitalisé, ou les héritiers, comme Aubin. L’éligibilité des conseillers est soumise à trois conditions : celle de l’âge, avoir vingt-cinq ans révolus ; celle de la résidence, les trois quarts des conseillers au moins doivent habiter dans la commune ; celle de la parenté, un seul conseiller par famille, le père, le fils ou le gendre. Aubin qui satisfait aux trois critères est, à trente-trois ans, l’un des plus jeunes éligibles.

Paysans parlant politique. Dessin de Hoyau, Le Messager de la Beauce et du Perche.

Paysans parlant politique. Dessin de Hoyau, Le Messager de la Beauce et du Perche. Seuls, les « gros bonnets » ( les plus  riches…) peuvent voter avant 1848.

          Avant cette loi, d’un certain point de vue, il y avait égalité : chacun était exclu du droit de vote aux élections locales. La loi de 1831 engendre par conséquent deux catégories de citoyens qui divisent le village et les familles. L’histoire familiale d’Aubin, son statut et son rang dans la hiérarchie lui font, sans aucun doute, considérer sa place dans le corps électoral comme allant de soi alors que le beau-frère Raphaël Gosme, qui n’atteint pas le cens requis, n’obtient son inscription qu’en sa qualité d’officier de la garde nationale du village.

          En revanche, 120 petits artisans et journaliers, dont ses neveux Gosme, sont exclus du droit de vote. Ces pauvres sont encore inaptes, faute de biens et d’éducation, à percevoir le bien commun ; quant aux femmes, elles sont jugées incapables de raison. Cette mise à l’écart et la philosophie qui la soutient n’est pas une nouveauté : les plus âgés, le père Legras, Denis Marchon, le vieux Dorson et le beau-père Levassort, se souviennent des enjeux du rétrécissement ou de l’élargissement du corps électoral pendant la Révolution. Des électeurs donc, mais qui ne représentent que 15 % des habitants en âge de voter.

        La « campagne électorale » – dont nous ignorons tout – se fait probablement au cabaret et, plus discrètement, dans le cadre privé par le jeu des visites de voisinage car l’absence de listes de candidats préétablies accroît l’importance des accointances personnelles. Venons-en au jour de l’élection. Nul doute que ce premier scrutin du 9 octobre 1831 soit ressenti comme un évènement. Même si le beau-père Levassort a instruit son gendre du climat de cette journée particulière, Aubin découvre le vote comme la majorité des 65 électeurs de la commune, tous invités par le tambour du garde champêtre à se présenter à la « maison d’école » à partir de huit heures.

Elections en Beauce vers 1880

Elections en Beauce vers 1880

           Avant de voter, l’électeur prête serment au roi, puis à l’invitation du président, il écrit le nom des hommes qu’il choisit. Quant à l’analphabète, devant faire confiance aux lettrés :« il fait écrire secrètement par un électeur de son choix sur une table préparée (…) à cet effet, son bulletin, qu’il a remis (…) à M. le Président qui l’a déposé dans la boête[iii] ».

                La définition de ce « secrètement » mérite une précision : il n’y a pas d’isoloir[iv] et il faut bien que les électeurs illettrés soufflent les noms des conseillers choisis, le tout dans une petite salle. À la gêne de l’ignorance s’ajoute l’embarras de la quasi-publicité du vote. Enfin, dans l’après-midi, les bulletins sont décomptés, puis brûlés. La séance est levée. Les résultats du premier et du second tour sont annoncés « au tambour et haute voix ». Que disent-ils ?

              La participation est mesurée, mais l’abstention d’un tiers des électeurs n’est pas forcément le signe d’un désintérêt, elle peut être aussi considérée comme une opinion dans cette petite communauté où chacun sait ce que l’autre fait. Deuxième enseignement, le conseil est renouvelé et rajeuni. Cinq anciens – les pères Legras, Riché et Moreau, le vieux Dorson et le beau-père Levassort tous âgés de plus de soixante ans – disparaissent ainsi qu’Eloy Cointepoids. L’aubergiste Duguet, benjamin du conseil à vingt-six ans, et Aubin font leur apparition. Avec 23 voix sur 40 votants, il est en dixième position, dans un mouchoir de poche avec dix autres conseillers qui en recueillent entre 21 et 28.    Troisième leçon du scrutin, les hommes qui ont fait l’actualité d’affaires tapageuses ne sont pas élus et font le vide autour d’eux : aucun frère, fils, neveu ou gendre du vieux Dorson ou des Régien. Enfin, qui l’emporte ?

             Etienne Pouteau et Denis Marchon, les deux laboureurs de Sevestreville, se détachent avec 36 et 33 voix. Pourtant aucun des deux n’est nommé maire ou adjoint par le préfet qui persiste dans ses choix antérieurs : Parfait Tourne, le fermier du baron – 25 voix seulement – et le voisin Claye occupent à nouveau ces deux fonctions. Ce hiatus montre donc que les électeurs n’ont pas répondu aux attentes et aux pressions peut-être des autorités départementales ou locales[v]. À ce niveau, les élections d’octobre 1831 se caractérisent donc par un changement dans la continuité, une orientation confirmée par les consultations suivantes.

              La participation s’affaisse : 35 électeurs en 1837 et seulement 24 en 1846, soit un modeste tiers des inscrits. C’est l’étiage. Est-ce le désenchantement et le sentiment que, quels que soient les résultats, les mêmes hommes sont à la tête de la commune ? Le changement de magistrat en 1840 et 1846 ne fait pas illusion : Isidore Godin et Isaac Pinot, premiers aux suffrages, sont comme l’ancien maire, étroitement liés au baron comme régisseur ou fermier et habitent le hameau de Cambray, à l’ombre du château. Germignonville ne fait donc pas partie de ces communes rurales d’où ont été éliminés les cultivateurs et propriétaires influents et qui font l’horreur du préfet. Jusqu’en 1848, les conseillers sont les mêmes à trois exceptions et la moyenne d’âge remonte. Eloy Cointepoids est toujours le plus mal élu en raison probablement de ses multiples implications judiciaires ou de ses origines, Trinay, dans le Loiret.

          En revanche, les votes évoluent : Aubin passe toujours au premier tour en 1837 et 1843 avec une moyenne de 20 voix sur 35 votants ce qui en fait à chaque fois le conseiller le mieux élu, preuve que sa personnalité, ses prises de position, son apparent refus de la singularité et son respect des usages rencontrent l’assentiment d’une majorité d’électeurs, incarnent assez bien les valeurs de la communauté et lui confèrent une dignité conquise en toute discrétion. Il encore réélu en 1848 lors des premières élections municipales au suffrage universel masculin alors que l’ancienne équipe est décimée.

Les conseillers municipaux en 1848. Pour cette première élection au suffrange universel masculin, Aubin fait partie des deux rescapés de l'ancienne équipe municipale. AD. 3M

Les conseillers municipaux en 1848. Pour cette première élection au suffrange universel masculin, Aubin fait partie des deux rescapés de l’ancienne équipe municipale. AD. 3M

            L’estime dans laquelle est tenue la famille Denizet tient aussi, j’en fais l’hypothèse, à la fréquence élevée où quatre de ses enfants sont appelés comme parrain et marraine de 1838 à 1848, treize fois par des voisins et trois fois par la famille. Ces années coïncident – est-ce un hasard ? – à la formation du jeune Stanislas au séminaire qui apporte à la famille une respectabilité nouvelle.

               Nulle contestation, à notre connaissance, n’est venue troubler les élections, signe d’une vie politique locale somme toute apaisée et d’une connaissance suffisante des règles de leur organisation. Mais en 1843, des incidents sont signalés dans la commune voisine de Prasville et dans celle d’Orrouer où vivent les cousins Perrault[vi]. Un lecteur du « Glaneur » fait état des élections irrégulières à Prasville à cause des pressions exercées contre huit domestiques par leurs employeurs. Elles sont d’ailleurs annulées et recommencées sous la surveillance de la brigade d’Ymonville. La victoire est fêtée par un « feu d’artifice, des illuminations, la danse gratis » et par un banquet auquel, précise l’informateur du journal, « ne fut pas invité notre adversaire ». À Orrouer, les élections se passent « sans cérémonie » : le serment est prononcé avec le chapeau ou le bonnet sur la tête et les membres du bureau sortent le jeu de cartes en attendant le dépouillement dont ils repoussent l’heure pour finir la partie.

voir extraits choisis du chapitre IX

[i] Cette thèse est défendue par C. Guionnet, L’apprentissage de la politique moderne. Les élections municipales sous la Monarchie de Juillet, Paris, Éditions L’Harmattan, 1997.

[ii] 2,8 millions de Français accèdent ainsi au droit de vote, soit un homme majeur sur cinq.

[iii] ACG, termes des procès-verbaux qui n’ont rien de spécifique à Germignonville.

[iv] L’isoloir apparaît en 1914.

[v] C. Guionnet réfute « les présupposés d’un électeur soumis et résigné aux nobles et au curé », op. cit., p. 33.

[vi] « Le Glaneur », élections d’Orrouer, 22.6.1843 ; élections de Prasville, 6, 13, 20 et 27.7.1843.

[i] Agulhon M., « la mairie », in Les lieux de Mémoire, t. I, Quarto, Gallimard, 1997, p. 180.

Au cœur de la Beauce, enquête sur un paysan sans histoire,  Alain Denizet

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