Chapitre I

Chapitre I Les horizons d’une vie

     Aubin est né à Germignonville, en Beauce. C’est une vaste région délimitée au sud par la vallée de la Loire et la forêt d’Orléans, au nord par le Drouais qui annonce la Normandie voisine, à l’ouest, par le Perche et ses collines, à l’est enfin par la vallée de l’Essonne, transition vers le Gâtinais. Les gens d’ailleurs la trouvent monotone, voire hostile. Un jugement qui aurait surpris Aubin  : c’était son milieu.

         Dans cet extrait, une question importante pour l’identité de nos ancêtres, ici Aubin le beauceron : sur quoi repose la perception de leur espace proche ?

Paysage de Beauce au début du XXe siècle. Les champs sont plus vastes qu'au temps d'Aubin, au mitan du siècle.

Paysage de Beauce au début du XXe siècle. Les champs sont plus vastes qu’au temps d’Aubin, au mitan du siècle.

          Aubin fonde la perception de son espace local sur au moins deux siècles de présence familiale dans un rayon de quelques kilomètres au cœur de la Beauce et sur un ancrage de trois générations à Germignonville. Ce puissant lien au sol n’est pas synonyme d’immobilisme car nous avons observé que lui-même et ses parents ont déménagé à plusieurs reprises, y compris à l’intérieur de la même commune. Les Denizet comme les Dorson, les Godin, les Lefèvre, les Legrand ou les Lavo – la liste n’est pas limitative – s’inscrivent dans le droit fil de ce jugement du journal le « Glaneur » : « Nos populations sont attachées au sol[i] ».

        On peut légitimement supposer que cet enracinement induit en retour une connaissance fine, presque congénitale, de l’espace vécu et une forte identification au pays. Aubin s’installe définitivement à Germignonville en 1834 dans la ferme de ses beaux-parents et, dans un petit cercle qui englobe moins de dix villages, il est assuré de rencontrer la majorité de sa parentèle, elle aussi, rattachée à la terre par le temps long. Au bout du compte, l’éloignement est minime sauf avec sa sœur Marie-Julie et son mari installés à Artenay dans le Loiret et avec Stanislas, son fils, séminariste à Chartres, puis curé à Nogent-le-Rotrou. Résumons : Aubin sait d’où il vient et sait où il reste.

Intérieur de ferme à Germignonville au début du 20e siécle. Le petit-fils d'Aubin Denizet, André, y vécut.

Intérieur de ferme à Germignonville au début du 20e siécle. Le petit-fils d’Aubin Denizet, André, y vécut.

         Mais sa conscience de soi est renforcée par la place singulière qu’il occupe dans sa famille après le décès de son frère unique Pierre – son aîné de six ans – décédé en 1817 à l’âge de vingt-cinq ans, peut-être des suites de la « maladie de la pierre » dont il se déclare atteint. Cette expression empruntée à une locution du parler local, « profiter comme une piarre dans un chemin », se dit d’un enfant maladif qui ne grandit pas[ii]. Pierre mesure en effet 1,45 mètre soit 17 centimètres de moins que la moyenne des conscrits de sa classe[iii]. C’est la seule indication physique trouvée pour la famille et nous ne saurons jamais à quoi ressemblait Aubin. La perte de ce frère déjà adulte est certainement cruellement ressentie, les lacunes des sources ne devant pas nous conduire à sous-estimer les relations entre frères et sœurs dans le monde rural : jeux, bien sûr, confidences aussi.

             Surtout, cette disparition fait désormais de lui le seul homme de la lignée puisque son père étant unique héritier, il n’a ni oncle ni cousin paternels et ses grands-oncles sont décédés depuis longtemps. C’est sur lui seul que reposent le nom, la descendance et la transmission de l’héritage. Il est le dépositaire des papiers de la famille, mémoire écrite des liens généalogiques et de l’histoire des biens, et c’est à lui que sont confiés les actes de donation en 1827. Ce statut lui donne une conscience particulière de son identité, de sa relation avec les terres ancestrales de la famille. Il retrouve une responsabilité que son père avait déjà éprouvée.

[i] « Le Glaneur », novembre 1848.

[ii] Glossaire des parlers d’Eure et Loir. Beauce et Perche d’après l’enquête inédite de 1868, présenté par Pontoire J., et Fondet C., 1999, Chartres, SAEL.

[iii] AD, 1R 223, déclaration de Pierre Denizet au recrutement des conscrits de la classe 1812.

Extraits choisis chapitre II

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Au cœur de la Beauce, enquête sur un paysan sans histoire. Alain Denizet

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