La mère Têtu, une histoire de l’almanach….de 1856

Le colporteur du "Messager de la Beauce et du Perche".

           Verbe haut, insultes, menaces de coups et réconciliation, C’est le menu du « dialogue » savoureux – parfois en patois – que Le Messager propose à ses lecteurs en 1856 et dont les acteurs sont trois figures du village : la mère Têtu, à la répartie cinglante ; le voisin Tientbon, son ennemi juré et le père Pacifique qui, armé de sa patience et des sages préceptes de l’Évangile, ramène ce petit monde à la raison et sur le chemin du pardon. 

             La longue implantation des familles dans les villages, la connaissance des réseaux familiaux et sociaux des uns et des autres, la vie dans des cours communes, les déplacements à pied, la parole enfin comme seul vecteur de nouvelles, tout concourt à la constitution d’une société d’interconnaissance où chacun sait tout – ou presque – sur l’autre. La contrepartie en est, comme dans cette saynète, aussi bien la bonne entente que la discorde entre voisins.

        Ce récit du Messager a un triple intérêt. Il est d’abord un témoignage vivant des conflits de voisinage qui sont liés à un mur mal entretenu, aux ordures malodorantes ou encore aux rumeurs malveillantes.

         Deuxièmement, il donne la parole à une femme dans un rôle qui contraste avec la représentation habituelle du « sexe faible » dans les campagnes. La mère Têtu, qui est veuve, défend bec et ongles ses intérêts et en matière d’invectives ne le cède en rien au père Tientbon. Enfin, ce dialogue est pour l’historien un document unique car c’est l’exemple d’une querelle qui se termine par un arrangement, procédure « à l’amiable » qui par définition – et à la différence du procès – ne laisse pas de trace écrite dans les archives judiciaires.

           Car c’est par les procès, notamment ceux tranchés par la justice de paix, qu’il est possible de connaître ces petites histoires entre villageois. Leur lecture montre que tout un chacun peut être témoin ou victime d’un éclat verbal (qui semble fréquent) ou d’un coup de poing (qui n’est pas si rare) dans la rue, sur son pas de porte, dans les champs, ou encore pour les hommes, au cabaret.

         Mais prenons garde à ce que le prisme des archives judiciaires ne conduise pas à surestimer les problèmes de voisinage. La vie quotidienne est aussi – surtout ? – ponctuée de moments conviviaux, de secours mutuels et… de paroles d’apaisement qui éteignent une tension naissante. Si l’on veut bien en retrancher quelques scories – la référence érudite à la dispute entre Loth et Abraham par exemple… – cette scène villageoise respire la vraisemblance et peut-être le vécu de son auteur.

Dispute de village. Dessin de Hoyau, Le Messager de la Beauce et du Perche. Cliché et détour, Alain Denizet

Dispute de village. Dessin de Hoyau, Le Messager de la Beauce et du Perche. Cliché et détour, Alain Denizet.

La mère Têtu, balayant

Non, je n’li céderai pas ! Après tout, j’sais doubelment la descendante des Têtu, pisque j’me sais mariée à mon Germain du côté paternel, et les Têtu sont ben connus dans tout l’pays pour pas s’laisser m’ner. J’sais ben que c’Tientbon, li aussi, est une souche un peu crâne ; mais çà n’fait ren, au pus fort la pouche* ! … Ah, c’est vous, père Pacifique ; passez donc un brin d’côté pour ne pas m’déranger.

Le père Pacifique

C’est facile, mère Têtu, c’est facile ; j’suis toujours prêt à ne d’sobliger personne. Mais je vous voyais tout-à-l’heure ben animée ; auriez-vous encore qu’q’anicroche avec un voisin ? Il faut pourtant, quoique çà coûte, tâcher de vivre en paix avec tout le monde.

La mère Têtu

Oui ! C’est facile à dire. J’voudrais ben vous voir tant s’ment* pendant huit jours, l’voisin de ce vieux chien de Tientbon ! Vous vouarrez si la paix est possible… Un geveu de sa caboche, y n’en ferait pas l’sacrifice pour être bons amis, quoi ! Vous m’direz à çà que j’vaux pas mieux que li, çà se peut ; mais c’est pas à m’nâge qu’on peut s’refaire comme une poire tapée.

Le père Pacifique

Bon ! Mère Têtu, j’vous y prends. Vous dites qu’on ne se refait pas à votre âge ; mais Tientbon est pus vieux que vous… Pourquoi çà qui vous céderait en tout et toujours ? Pas plus que vous, il ne peut se refaire, c’thomme ; et puisque j’en sommes sus l’chapitre en question, souffrez que j’vous coule tout bas dans l’tuyau de l’oreille, qu’il est bon de s’former d’bonne heure à l’amour de la paix.

La mère Têtu

Tu ! Tu ! Tu ! Quoiq’vous venez me chanter là ? C’est point là mes allures à moi, j’veux en toute affaire la raide justice, pas un brin d’pus d’un côté que d’lautre. Et ceux qui pensiont autrement, c’est des nigauds, des poules mouillées. C’est comme çà que j’sais, moi, entendez-vous ? Si çà n’vous plait pas, faut l’dire, et on vous fichera vot’paquet comme aux autres.

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Le père Pacifique

Tant pis, mère Têtu, tant pis, j’voudrais vous voir autrement. Et, au respect d’vous, permettez-moi d’vous dire à la bonne franquette, que vous n’comprenez pas un mot de l’Evangile, ousqu’il est dit qu’il faut tendre la joue gauche à celui qui vient de vous frapper la droite. Avec des idées comme les vôtres, on est toujours en guerre avec tout un chacun. Nous v’la dans la rue, par exemple ; elle est à nous deux, à vous comme à moi, à moi comme à vous ; eh ben ! Si j’veux absolument c’te place que vous occupez là avec vot’balai et (faut que j’dise çà) avec vot’air hargneux ; si de vot’ côté vous y tenez quante même, le moyen d’être en paix ?

La mère Têtu

Quoiq’vous voulez, puisque c’est comme çà que j’sais moi. C’que vous dites est tout juste not’histoire de l’autre jour avec c’guerdin de Tientbon : Je r’venais d’la Bouvaude charcher d’l’harbe pour ma vache ; li, r’venait amont* moi avec sa bourrique par l’petit senquier du Poirier-Rond. Rangez-vous qui me dit comme ça malpoliment. — Non, que j’dis, j’me dérange pas pour si peu. D’façon que comme si qu’il avait prévu que j’li céderais pas, y m’pousse dans l’fossé d’un coup de poing. Y m’a fait faire une calipette épouvantable, j’en étais grémie*, quoi ! J’en sais cor toute fourbue. Il est ben heureux, l’animal, que j’aie été chargée de mon fagot d’harbe, car j’y aurais sauté sus la casaque et j’l’aurais égratigné tout à mon aise. Mais çà n’fait de ren, j’y garde un chien de ma chienne.

Le père Pacifique

Nous y v’la : la sente vous appartenait à tous les deux, c’est vrai ; mais tous les deux, pour avoir la paix, vous auriez fait ren qu’un pas, l’un à droite, l’autre à gauche comme autrefois Loth et Abraham1, vous auriez beaucoup mieux fait. C’tentêtement rédicule, c’te prétention du tien et du mien, sans concession aucune ; vos c’est à moi, c’est pas-t-à-toi, tout çà n’fait qu’entertenir l’saversions et envelimer les haines… Mais j’aperçois votre cher ami Tientbon ; contenez-vous, mère Têtu.

Le pére Tientbon

Quoiq’j’vois, père Pacifique, vous osez causer avec c’te vieille enragée ! la gale du pays, quoi ! une vraie chipie, qui comme l’bois crochu, n’peut corder* avec personne ! Vous n’la connaissez donc pas ? Elle aura fait sa sainte nitouche, sans doute et vous la gobez.

La mère Têtu

Vieux loup-garou ! Et toi aussi, on te connaît ; on sait que tu n’vaux pas les quatre fers d’un chien*.

Une femme tapant son mari. Dessin de Hoyau, Me Messager de la Beauce et du Perche,1894. Cliché et détour, Alain Denizet.

Une femme tapant son mari. Dessin de Hoyau, Le Messager de la Beauce et du Perche,1894. Cliché et détour, Alain Denizet.

Le père Pacifique
Allons, allons, pas d’injures, mère Têtu, ou je vous plante là tous les deux.

Le pére Tientbon
Laissez-la piailler, allez c’est sa vie. Elle est vesquée de c’que j’veux pas y céder en quoi que çà soit. C’est pourtant ben naturel ; j’veux pas qu’on m’empiète moi, v’là tout. Aussi, quand a balaye sa turne*, toujours a met ses ordures conte mon mur ; croyez-vous que c’est ben régalant ?

La mère Têtu
Tu te plains d’çà, t’es pas au bout, pourtant, va ! D’ailleurs, c’est assez bon pour toi ; car faut ben que j’te souffre toi, quand y t’plait d’venir accrocher tes guenilles sus l’manche de ta fourche à fumier, ricle* devant ma croisée, si ben que j’en sais presque à ténébres ! Ah ! Vilain maljambé, tu me paieras les oribus* que tu m’obliges à allumer avant la nuitée, va !

Le pére Tientbon
Laissons-là, allez, père Pacifique, et ne l’écoutez pas. Les hommes, voyez-vous, çà s’entend mieux, malgré que pourtant y en ait qui sont tout d’même un brin taquins, comme moi, par exemple. Mais dam ! Aussi, quoiq’vous voulez ? Les Tientbon, à ce qui parait, n’ont jamais cédé d’père en fils ; faut ben que j’soutienne l’honneur de la famille.

Le père Pacifique

L’honneur de vot’ famille n’est point là, mon cher et vous vous trompez grossièrement. À c’t’heure que je vous ai laissé parler, voulez-vous m’écouter ? Voyons, répondez-moi. Vos querelles vous ont-elles enrichi ? Non, padit. Eh ben ! croyez-moi donc une fois pour toutes : si tout un chacun consentait à s’en passer mituellement ; si tous n’exigeaient point, sans en rabattre une miette ce qu’on est venu d’appeler son droit, tout n’en irait que mieux pour les populations comme pour les familles. Pour les populations, c’est y un avantage, j’vous l’demande, de rencontrer à chaque pas des gens qui n’peuvent s’entendre, qui sont toujours en bise bise ? Non, sans doute. On voit au contraire tous les jours que là ousque n’y a eu des disputes politiques, ça venait des haines particulières.

Discussion entre deux hommes. Dessin de Hoyau, Le Messager de la Beauce et du Perche. Cliché et détour, Alain Denizet.

Discussion entre deux hommes. Dessin de Hoyau, Le Messager de la Beauce et du Perche. Cliché et détour, Alain Denizet.

Le pére Tientbon ( à part)

Y a du vrai, dans tout çà, tout de même. Le gas n’est pas manchot. Voyons où qui va n’en ven

Le père Pacifique

Dans les familles, la brouille est pus terrible encore. Voyez pus tôt : Maître Equienne* et sa femme sont séparés ; y s’disputaillent leurs enfants ; ils leur disont, chacun de son côté, tout le mal possible l’un de l’autre et y s’efforçiont d’étouffer comme çà l’affection, l’amitié dont auxquelles ils ont droit aussi ben l’un que l’autre. L’un dit : ta mère par-ci ; l’autre dit : ton père par là, etc, etc – pa ta ti pa ta ta – Et tout çà n’fait point ben comme de raison, c’est pas propre ben sûr. Car les pauv’s enfants n’savont plus d’quel côté s’tourner. Si c’est par devers la mère, ils donnent tort au père ; si c’est par devers le père, ils condamnent la mère… Quoi qui vont devenir avec tous c’tembargo que le diable n’y voit goutte. J’crains fort que le fameux À moi itout n’arrive là pour arranger l’affaire ; c’en est fait pour lors d’leur petit magot.

Le pére Tientbon

Dame ! aussi, à qui la faute ? à la femme à Equienne toute seule. Tout l’monde le sait ben, a n’voulait pas-t-être la maîtresse ; a voulait, si vous plait, être l’maîte1. Pas possible ! çà ne s’emmanche pas comme çà d’ordinaire. Et le mari a ben fait de n’ren lâcher. Car savez-vous, père Pacifique qu’y a ren de si embêtant dans un ménage qu’une femme qui porte la culotte ? et pis, comme c’est plaisant itou pour l’coq d’la famille, quand il a un brin d’cœur au ventre, d’sentendre appeler Jeannot* !

Femme et homme se battant. Le Messager de la Beauce et du Perche, 1901. Dessin de Hoyau. Cliché Alain Denizet.

Femme et homme se battant. Le Messager de la Beauce et du Perche, 1901. Dessin de Hoyau. Cliché Alain Denizet.

La mère Têtu

Vieux menteux ! jamais t’as connu comme moi la femme à maite Equienne. A cédait tout à son homme, au contraire de l’mener par l’bout du nez, comme tu le prétends ; mais pu a cédait, pus y demandait. C’était un bout sans fin que le vouloi de c’polichinelle-là. La femme la pus pâtiente (moi, la première) n’aurait pas véqui quinze jours avec li.

Le pére Tientbon

Soit, j’dis pas. Mais comme j’vois q’cest ben heureux pour votre défunt à vous, mère Têtu, que l’pauvre homme soit mort un mois après vot’mariage2, dans la lune de miel, comme on dit à la ville ; car j’crois qu’il aurait été forcé de vous rosser un brin de d’temps en temps pour vous mettre à la raison, sans quoi vous y auriez fait manger du petit pain, hein ? (…)

Le père Pacifique

Allons, finissez donc pauvres têtes que vous êtes ! Vous oubliez que le divin Maître a condamné tous ces emportements ; y veut qu’on s’pardonne réciproquement, qu’on embrasse ses ennemis et, ce qui est pus fort, qu’on leur fasse du bien. Écoutez-moi donc enfin finalement, je n’ai qu’un mot à vous dire : comment que çà s’fait que vous soyez si échauffés l’un cont’ l’autre, et que vous soyez doux et pâtients avec moi qui vous rembarre toujours, sans avoir peur de vous contrarier et sans craindre vos injures ?

Le pére Tientbon

Vous êtes raisonnable, vous, père Pacifique.

La mére Têtu

Vous ménagez tout l’monde.

La bonne entente... dessin de Hoyau, Le Messager de la Beauce et du Perche. Cliché et détour, Alain Denizet.

La bonne entente… dessin de Hoyau, Le Messager de la Beauce et du Perche. Cliché et détour, Alain Denizet.

Le Pére Pacifique

Bon ! Je vous tiens : je suis raisonnable, je ménage tout le monde… Eh ben ! quoi qu’il en résulte ?

La Mère Têtu

Parguié, mais c’est que tout l’pays vous aime et vous estime, et qu’on dit que n’y en a point d’comme vous. Pardine, le moyen de s’disputer avec un si brave homme ?

Le pére Tientbon

Eh ben ! Tout d’même, je n’croyais pas cor tant d’bon sens à la mère Têtu. Jamais j’nons pu nous accorder sus n’iporte pas quoi… C’est y pas drôle, père Pacifique ? Je n’vous aurais pas répondu mieux qu’elle. C’est vrament ben vrai, pourtant, c’qué vous a dit, et j’sais d’son avis pour la première fois. (…)

Le père Pacifique
Vous voila enfin convertis et j’ai gagné mon procès sans juges, sans avocats, sans huissiers, sans frais. Et j’suis ben sûr que jamais vous ne vous disputerez plus pour des petites misères de voisinage, que n’y a pas d’quoi fouetter un chat.

Le salut du colporteur du Messager de la Beauce et du Perche. Auguste Hoyau. Détour et cliché, Alain Denizet.

Le salut du colporteur du Messager de la Beauce et du Perche. Auguste Hoyau. Détour et cliché, Alain Denizet.

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Histoire de Beauce et d'ailleurs