Table des matières

Chapitre 1 Les horizons d’une vie

1 Une vie au cœur de la Beauce.     2 Visite de la « maison ».    3 Aubin, sa famille, son village : un lien singulier. 4 Flânerie à Germignonville      5 Les éléments modernes de l’identité   6 Aubin à la rencontre du monde urbain. 7 La Beauce sans relief des érudits. 8 En dehors de la Beauce, quel lointain ?

Chapitre 2 Le cadre intime

1 Filles et garçons avant le mariage. 2 Aubin et Marie Louise ou le respect des conventions. 3 Des résistances au mariage de raison ? 4 Avoir des enfants. 5 Le fils aîné d’Aubin au séminaire. 6 Que veut dire « vivre ensemble » ? 7 Dérèglements de la vie conjugale.  8 Le regard des autres. 9 Les « aliénés à domicile ».

Chapitre 3 portraits de femmes  

1 La maîtresse, ses domestiques…  2 La gouvernance de l’économie familiale. 3 Marie-Françoise et la sage-femme Legrand : des                     veuves entreprenantes.   4 Les femmes de peu. 5 Une nièce d’Aubin abandonne son enfant.6 Quatre drames de l’infanticide.

Chapitre 4 vivre ensemble au village

 1 Les derniers jours de la veuve Galicier. 2 Bruits et disputes du dehors. 3 Indispensable cabaret, un rendez-vous d’hommes. 4 La résolution des conflits. 5 Les ventes publiques. 6 Le mariage : la fête au village. 7 Le départ vers l’éternité

Chapitre 5 Les biens : travailler, gérer, transmettre

1 La donation de Marie-Françoise. 2 Aubin : une exploitation de 40 hectares. 3 « Un amant laborieux de la terre ». 4 Le monde de la « grand’farme ». 5 Le déclassement social du beau-frère Gosme. 6 Les journaliers, subsister d’abord. 7 Gérer ses biens : le recours aux transactions. 8 L’homme clé des affaires : le notaire. 9 Aubin : le patrimoine préservé.

Chapitre 6 L’insupportable atteinte aux biens

1 Les mauvaises affaires en famille. 2 Chicanes de voisinage : ratirage et dégâts d’animaux. 3 Les mauvais payeurs en procès.  4 Petits larcins, grands effets. 5 Vols et escroquerie à Germignonville. 6 La bande d’Orgères au patrimoine de la terreur. 7 L’incendie, un fléau redouté. 8 Assurances et pompiers.

Chapitre 7 Le baron, le curé, l’instituteur et le médecin.

1 Le baron, la distance de la distinction…  2 Une présence marquée         3 Goussard, un curé proche de la famille…4 …Epargné par les tensions. 5 L’instituteur et son enseignement…6 …Sous contrôle              7 Mais des revenus et une influence en hausse. 8 Le médecin et les soins du corps.

 Chapitre 8 Aubin : l’exercice des responsabilités

 1 Les voies locales de l’appréhension politique. 2 Aubin, conseiller municipal toujours bien élu. 3 Garde national de Germignonville. 4 1848, la révolution au village ? 5 M. le maire, son adjoint, ses conseillers et leurs fonctions. 6 Les grands dossiers d’une commune ordinaire. 7 Les secours aux « bons pauvres » du village. 8 Les prémices d’une politique sociale venue d’en haut. 9 Tensions avec la préfecture.

Chapitre 9 Dans les remous de la grande histoire

1 Le fabuleux destin de Simon Lavo, chirurgien-major de Lapérouse. 2 Le souvenir du temps des rois.  3 Les empreintes de la Révolution de 1789.  4 L’enfance d’Aubin marquée par la guerre. 5 L’occupation prussienne de 1815. 6 Un citoyen privé de perspective nationale. 7 La Révolution de 1848 s’invite dans le canton. 8 Aubin à l’âge du suffrage universel masculin.

Chapitre I Les horizons d’une vie

     Aubin est né à Germignonville, en Beauce. C’est une vaste région délimitée au sud par la vallée de la Loire et la forêt d’Orléans, au nord par le Drouais qui annonce la Normandie voisine, à l’ouest, par le Perche et ses collines, à l’est enfin par la vallée de l’Essonne, transition vers le Gâtinais. Les gens d’ailleurs la trouvent monotone, voire hostile. Un jugement qui aurait surpris Aubin  : c’était son milieu.

         Dans cet extrait, une question importante pour l’identité de nos ancêtres, ici Aubin le beauceron : sur quoi repose la perception de leur espace proche ?

          Aubin fonde la perception de son espace local sur au moins deux siècles de présence familiale dans un rayon de quelques kilomètres au cœur de la Beauce et sur un ancrage de trois générations à Germignonville. Ce puissant lien au sol n’est pas synonyme d’immobilisme car nous avons observé que lui-même et ses parents ont déménagé à plusieurs reprises, y compris à l’intérieur de la même commune. Les Denizet comme les Dorson, les Godin, les Lefèvre, les Legrand ou les Lavo – la liste n’est pas limitative – s’inscrivent dans le droit fil de ce jugement du journal le « Glaneur » : « Nos populations sont attachées au sol[i] ».

        On peut légitimement supposer que cet enracinement induit en retour une connaissance fine, presque congénitale, de l’espace vécu et une forte identification au pays. Aubin s’installe définitivement à Germignonville en 1834 dans la ferme de ses beaux-parents et, dans un petit cercle qui englobe moins de dix villages, il est assuré de rencontrer la majorité de sa parentèle, elle aussi, rattachée à la terre par le temps long. Au bout du compte, l’éloignement est minime sauf avec sa sœur Marie-Julie et son mari installés à Artenay dans le Loiret et avec Stanislas, son fils, séminariste à Chartres, puis curé à Nogent-le-Rotrou. Résumons : Aubin sait d’où il vient et sait où il reste.

         Mais sa conscience de soi est renforcée par la place singulière qu’il occupe dans sa famille après le décès de son frère unique Pierre – son aîné de six ans – décédé en 1817 à l’âge de vingt-cinq ans, peut-être des suites de la « maladie de la pierre » dont il se déclare atteint. Cette expression empruntée à une locution du parler local, « profiter comme une piarre dans un chemin », se dit d’un enfant maladif qui ne grandit pas[ii]. Pierre mesure en effet 1,45 mètre soit 17 centimètres de moins que la moyenne des conscrits de sa classe[iii]. C’est la seule indication physique trouvée pour la famille et nous ne saurons jamais à quoi ressemblait Aubin. La perte de ce frère déjà adulte est certainement cruellement ressentie, les lacunes des sources ne devant pas nous conduire à sous-estimer les relations entre frères et sœurs dans le monde rural : jeux, bien sûr, confidences aussi.

             Surtout, cette disparition fait désormais de lui le seul homme de la lignée puisque son père étant unique héritier, il n’a ni oncle ni cousin paternels et ses grands-oncles sont décédés depuis longtemps. C’est sur lui seul que reposent le nom, la descendance et la transmission de l’héritage. Il est le dépositaire des papiers de la famille, mémoire écrite des liens généalogiques et de l’histoire des biens, et c’est à lui que sont confiés les actes de donation en 1827. Ce statut lui donne une conscience particulière de son identité, de sa relation avec les terres ancestrales de la famille. Il retrouve une responsabilité que son père avait déjà éprouvée.

Chapitre II Le cadre intime

p 48-50.

Ce chapitre entreprend l’étude de ce qui est le plus difficile à cerner puisqu’il s’agit de l’intime  : l’enfance avec les parents, l’apprentissage de la sexualité, la vie  de famille dans une maison de deux pièces, les relations parents-enfants… Les sources sont maigres. Dans cet extrait, nous tentons de décrypter quelles étaient les possibilités d’alliance matrimoniale pour Aubin. 

          Quand Aubin atteint ses vingt ans en 1818, quarante jeunes filles de dix-huit à vingt-cinq ans vivent au village ; elles sont par conséquent plusieurs centaines à être de sa génération sur l’ensemble des communes environnantes, mais toute une série de contraintes ramène ce large éventail à un petit nombre de familles au sein desquelles Aubin peut chercher sa promise. Dans une société où la grande affaire est de maintenir l’héritage, tout mariage pose la question de la dot et celle des alliances ; les mariages d’intérêt sont par conséquent la norme. Dans le milieu des cultivateurs qui est le sien, l’homogamie très élevée – 63 % en 1840[i] – marque une relative fermeture du groupe social et rend cette contrainte très lourde pour une catégorie aux petits effectifs. C’est pour les domestiques agricoles et les artisans que la mobilité sociale par le mariage est la plus grande.

          À cette contrainte sociale intégrée par tous, l’interdit de la consanguinité jusqu’au quatrième degré canonique[ii] vient encore limiter le choix d’Aubin : une vingtaine de jeunes filles sont en quelque sorte éliminées du côté Perrault, Denizet, Buffettrille et Delalu. Pour Aubin dont la famille est installée depuis plus de quatre générations dans ce petit périmètre de Beauce, c’est un interdit concret qui suppose de connaître sa généalogie[iii]. L’a-t-il su ? A Viabon, le mariage d’une cousine de son père avait été rompu avant d’être « réhabilité le 25 mars 1779 après requête dûment signifiée à l’évêque (…) pour leur accorder dispenses d’un empêchement diriment qui résulte de leur parenté au quatrième degré de consanguinité connue après le troisième mois de mariage[iv] ».

Mariage en Beauce vers 1820

Mariage en Beauce vers 1820

           L’endogamie géographique, liée au faible degré d’ouverture de la société beauceronne, est très forte, la moitié des mariées étant originaire du même village que l’époux et sept sur huit venant d’une distance inférieure à 15 kilomètres[v]. Dans 7 % des mariages seulement, un des deux conjoints, l’homme le plus souvent, est né en dehors de la Beauce. C’est que, rester entre soi, c’est partager le même cadre mental, éviter d’inutiles incompréhensions et ajouter des terres qui valorisent le patrimoine. Enfin, les parents s’attachent à ce que l’honneur des familles choisies soit sans tache. Je n’ai relevé pour la famille Levassort ni affaire de justice même mineure, ni naissances illégitimes.

          L’union d’Aubin et de Marie-Louise Levassort répond à l’ensemble de ces conventions sociales. Marie-Louise, née à Germignonville est fille et petite-fille de laboureur. La branche paternelle est originaire d’Ymonville et la lignée maternelle des Guion de Germignonville. Sa profession n’est pas signalée sur l’acte de mariage, comme pour la moitié des épousées, preuve que sa famille lui assure de vivre sans le recours à une activité spécifique. Louis Guion, son grand-père exploitait 250 mines, soit 68 hectares – déjà une belle surface – et comme d’autres laboureurs du village, il passait des « marchés de moissonneurs » afin de recruter des journaliers pendant l’été[vi]. Quant à Louis Levassort, le père de Marie-Louise, propriétaire du manoir de La Corne et de 23 hectares, il fait partie des dix contribuables les plus imposés de Germignonville et, notable de la commune, il est membre du conseil municipal.

         Un autre parti était-il possible pour Aubin au village ? Moins de dix jeunes filles répondent aux critères définis. Dans ces limites, il n’est pas exclu que l’inclination ait joué, écartant les filles du voisin Claye et du vieux Dorson et lui faisant préférer Marie-Louise la cadette des Levassort, alors que le mariage par ordre de naissance qui semble la règle[vii] lui aurait attribué l’aînée, Angélique. Indice révélé par les registres de baptême, Aubin et Marie-Louise, âgés déjà d’une vingtaine d’années, sont choisis comme parrain et marraine de Stanislas Aubin Guédou en 1820. Pendant quelques heures, ils sont ensemble aux réjouissances et en certains endroits de la Beauce raconte Lecoq, le parrain et la marraine s’embrassaient après la présentation de l’enfant à la mère sous peine que l’enfant soit « morveux[viii] » et accom- plissaient ensemble un tour du village : « Ils se rendaient bras dessus bras dessous au domicile des parents et amis qui n’avaient pas pris part au repas de baptême pour leur offrir des dragées[ix]. »

          Ce lien est sans doute déterminant. Trois ans plus tard, soit une durée de fréquentation tout à fait dans les normes[x], c’est le mariage suivi d’un premier enfant prénommé – curieuse coïncidence ou déclinaison d’un souvenir heureux – Stanislas. L’alliance aurait pu se nouer aussi avec les jeunes filles d’Ymonville, de Prasville, de Viabon ou de Tillay-le-Péneux, mais les liens de parenté nombreux et des terres plus distantes furent peut-être des freins à de possibles penchants mutuels. Aubin a probablement fait son choix en combinant les contraintes sociales et familiales – qu’il convient cependant de tempérer dans ce cas par l’absence de père[xi] et d’oncles paternels.

Portraits de femmes

Chapitre  III p. 86-87.

         Focaliser sur la vie d’Aubin reviendrait donc à accepter sans discussion le postulat d’une société rurale au sein de laquelle le rôle des femmes serait réduit à la portion congrue. Or, la rencontre avec plusieurs d’entre elles au cours des pages précédentes montre des parcours plus nuancés sur lesquels elles n’ont laissé aucun écrit personnel. Aussi, pour entendre leur voix, nous tenterons de faire parler les sources judiciaires et notariales. 

   Ce chapitre explore la vie des femmes de peu, journalières ou domestiques, celle souvent négligée des veuves dans la société rurale ainsi que la gouvernance de la maîtresse de maison dans la ferme, plus fort que ce que l’on croit habituellement. Dans cet extrait, nous sommes avec Marie-Louise Levassort et Marie-Françoise Perrault, la première épouse d’Aubin ; la seconde, sa mère.  

          Une partie de la réputation de la maison du maître se fonde sur la qualité de la cuisine de la maîtresse. En été, levée vers quatre ou cinq heures, elle organise la journée et répartit les tâches entre les domestiques. C’est qu’en cette période, cinq repas sont à assurer pour un grand nombre de travailleurs. La maîtres- se servant les hommes et ne mangeant qu’ensuite, certains folkloristes du XIXe siècle ont voulu y voir la réplique rurale de la soumission des femmes de la bourgeoisie. Pourquoi ne pas faire une place à l’hypothèse de Martine Ségalen qui l’interprète plutôt comme la responsabilité d’un moment fort[i] ?

          De cette gouvernance sur l’économie familiale découle la tenue des comptes de l’exploitation qui liste les dettes actives et passives à l’égard des domestiques, des artisans et des commerçants. Les inventaires après décès du mari montrent toujours, hormis une exception signalée, l’épouse au courant des comptes du ménage. Signe d’une certaine aisance de la famille ou d’une gestion sourcilleuse ? L’inventaire après décès de Charles-François en 1812 ne mentionne aucune dette envers des marchands et Marie-Françoise déclare : « sur interpellation du soussigné notaire en présence des parties qu’elle n’a aucun argent monnayé, ni effets dépendant de sa communauté, qu’il n’est rien dû à la dite communauté, qu’il est réclamé par les personnels cy après nommés les sommes qui suivent, qu’il est dû à M. de Cambray propriétaire de la ferme où se fait l’inventaire la somme de 2 140 francs pour reste du fermage de la présente année qu’elle doit en argent ».

           À ce rôle important dans la gestion, trois explications : la première réside dans ses attributions, la femme achète chez les épiciers et les marchands à comptant ou à crédit, vend pour le quotidien de la maison sur les marchés de Voves, d’Orgères ou de Janville et dispose donc d’un mandat pour représenter le mari, engager ses biens et ceux de la communauté ; secondement, une partie des revenus de la ferme, volailles, beurre, crème, salaison des porcs et pain découle du travail féminin fait sous responsabilité féminine ; enfin, la gestion et la surveillance des stocks lui incombant, elle doit savoir, par conséquent, anticiper. De la sorte, la femme Grandveau de Courbehaye « avait fait part à son mari et au charretier la remarque que la viande et le lard baissait bien vite (…) Ces soustractions étaient faciles car à ce moment de l’année la maison était presque abandonnée car on passait une partie de la journée dans l’étable[ii] ». La toute puissance du mari est donc à modérer par le rôle de sa femme dans l’économie du ménage et Noël Parfait écrit à son sujet : « La maîtresse, cheville ouvrière et providence de la maison. »

         Dans une certaine mesure, elle est aussi associée aux transactions majeures, achat, vente et emprunt, qui requièrent son consentement et parfois sa présence et sa signature. On peut imaginer que le mari impose ses vues, mais aussi bien penser que la décision a été concertée. Si la loi donne la primauté à l’époux, celui-ci ne peut rien engager sans sa femme comme l’attestent ces formules usuelles relevées sur les actes notariés du ménage Denizet. L’acte de vente des terres au régisseur Godin le 9 janvier 1829 est établi au cabaret Duguet et si Marie-Louise est absente – une femme n’a pas sa place en ce lieu – Aubin agit : « tant en son nom personnel que comme se faisant et partant fort de Marie-Louise Adélaïde Victoire Levassort son épouse par laquelle il s’oblige à faire ratifier ces présentes à la première réquisition de l’acquéreur ci-après nommé en la faisant s’obliger solidairement avec lui à la garantie de la vente qui fait l’objet des dites présentes[iii] ».

             Elle est en revanche présente chez le notaire d’Orgères pour l’emprunt de 1 000 francs contracté en 1833 au petit-cousin Dargent : « Sont comparus le sieur Nicolas Aubin Denizet, laboureur, et dame Marie-Louise Adélaïde Vassort[iv] qu’il autorise à l’effet des présentes, demeurant ensemble à Germignonville, lesquels reconnaissent par ces présentes bien et légitimement devoir à M. Paul Joseph Philéas Dargent, marchand de grains à Orléans faubourg Bannier présent et acceptant la somme de mille francs (…) pour l’employer à leurs affaires ainsi qu’ils le déclarent[v]. »

             Quand elle est absente, la femme établit une procuration. Celle de Rosalie Marteau en 1834 à son mari Jean-François Régien est assortie d’une prudente condition qui limite la somme empruntée à 700 francs. Enfin, l’épouse peut pallier l’analphabétisme de son conjoint. Aignan Bracquemont reconnaît le billet à ordre souscrit par la femme Bourreau car son mari « ne sait signer et que pour cette cause fait ordinairement signer sa femme pour lui[vi] ».

              Ne confinons pas la maîtresse à sa cour et à sa maison. La femme se rend au marché, lieu de sociabilité et d’animation féminine qui échappe à l’époux. Zola décrit l’atmosphère de celui de Cloyes[vii] : « C’était une bousculade de servantes, de bourgeoises devant les paysannes accroupies qui, chacune venue avec un ou deux paniers, les avaient simplement ouverts et posés par terre (…) et la rue Grande si déserte en semaine (…) n’était plus assez large chaque samedi, les boutiques combles, la chaussée barrée par l’encombrement des marchands (…) Au marché à la volaille, des fermes avaient envoyé des paniers à claire-voie où chantaient des coqs et d’où sortaient des cous effarés de canards (…) Puis c’était encore des paysannes, chacune apportant ses quatre ou cinq livres de beurre, ses fromages. »

                Le marché au chef-lieu de canton, c’est encore une ouverture culturelle sur l’extérieur qui véhicule aussi les modes, la nouveauté, ouverture mésestimée par les historiens selon Martine Segalen[viii]. La femme jouit aussi d’une certaine liberté dans ses déplacements, y compris de nuit. À la fête de Saint Léonard en 1829, la femme Joseph de Sevestreville revient à minuit dans sa carriole sans son mari resté à la ferme et le lendemain, c’est elle qui renseigne les gendarmes du vol dont sa ferme a été l’objet[ix].

Chapitre IV Vivre ensemble au village

« Ce labeur méthodique rend leur existence uniforme comme la nature dont ils sont entourés » laisse tomber Noël Parfait à propos des paysans beaucerons. Ce portrait projette la condescendance de l’homme des villes sur l’homme de la campagne. Pourtant rien ne permet de supposer qu’Aubin et les siens aient eu le sentiment d’une vie uniforme.  Outre les préoccupations liées au travail, il y a les  plaisirs quotidiens, scandée par les événements joyeux des grandes étapes de la vie auxquels répondent petits soucis ou tensions qui se trament au sein d’une communauté d’interconnaissance marquée tout aussi bien par l’entraide que par les rumeurs les plus malveillantes. Au cabaret, par exemple, indispensable rendez-vous des hommes du village. Qu’y fait-on ?…. 

         Il y a au moins trois cabarets à Germignonville dans les années 1830. La cour d’Aubin est à portée de voix du cabaret Riché et de l’auberge Duguet tenue autrefois par le cousin Louis Porthault sous l’enseigne de « la Herse ». Les allées et venues, le bruit des esclandres ou des rires sont le piment de cette vie sociale masculine dont Aubin entend les murmures quand il n’en est pas, lui-même, un acteur, même si le contenu de ses verres et de ses propos est noyé dans le silence de l’histoire. On y fume, on y joue, on y traite des affaires, on parle entre amis, toutes occupations un verre à la main car on y boit beaucoup. Installés autour des « trois tables à châssis dormant, des deux petites tables rondes et de deux bancelles » ou occupés à une partie de « billard », les clients du cabaret Riché ont le choix entre l’eau de vie dans « des verres à pattes », le vin, la bière, le café dans des « tasses » et la limonade[i].

                Le cabaret fait le plein après le travail et le repas du soir. Toutes les archives montrent que le temps passé y est important ; cependant, une fréquentation trop assidue entraîne la réprobation du village et confère une réputation de « faignant ». Un domestique à qui la maîtresse reproche l’habitude du cabaret répond : « Quand on est domestique dans la même ferme, c’est bien le moins que l’on carde ensemble[ii]. » Les cartes, le billard sont le prétexte pour mettre des bouteilles ou des sous en jeu. À quelques tables des joueurs, qui peut-être tendent l’oreille, se nouent des contrats à la suite duquel il est d’usage de trinquer ; ainsi, le 9 janvier 1829, Aubin conclut la vente d’un champ au régisseur Godin[iii] pour 700 francs dans l’auberge Duguet avec Eloy Cointepoids comme témoin.

          C’est également chez Duguet que se font de nombreuses adjudications de récoltes vendues aux enchères après saisie. De la sorte, on sait qui achète et combien, ce qui fait du cabaret un lieu d’observation des stratégies des voisins. Instruit par l’expérience, le cabaretier sait recueillir des confidences et recouper des informations. Ainsi, l’aubergiste d’Orgères glisse au charretier Belissort qui fait la vente de son trèfle un 7 mars : « Mais ta femme a donc beaucoup glané de graines de trèfle[iv]. » Le 16 mars, l’aubergiste rencontre le laboureur Joseph, tout à ses soucis : on lui a volé du trèfle et son charretier lui doit de l’argent. Le cabaretier fait aussitôt le rapprochement et s’enquiert de la provenance du trèfle auprès de la femme dudit charretier qui, enquête faite, s’avère être le voleur.

           L’excitation et l’abus d’alcool mènent à l’invective et à de véritables échauffourées. L’une d’elles a pour animateur le jeune voisin d’Aubin, Joseph Chaplain. Le 11 août 1838 à 23 heures, d’abord« chez Duguet le cabaretier avec plusieurs autres et après avoir cherché querelle à ceux qui se trouvaient dans la salle de billard », il se rend au cabaret Riché où il trouve cette fois matière à se battre, traitant Toupance de « cochon » et lui assénant plusieurs coups dont « l’un à la tête lui a fait répandre le sang ». Pendant que le cabaretier Riché – beau-frère de Chaplain – s’interpose, Toupance, « couvert de blessures », en profite alors pour « sauter par la fenêtre », mais il est rattrapé par le père Chaplain et son deuxième fils qui le frappent de « coups de bâtons jusqu‘à ce qu’il perde connaissance (…) le laissant baignant dans son sang[v] ». Les agresseurs sont condamnés de un à deux mois de prison ferme et à une amende de près de 200 francs qu’ils acquittent en vendant une partie de leurs biens.

           Le cabaret Riché est le théâtre d’une autre altercation le samedi 3 février 1849 : « Sans provocation de Riché, [Théophile Plé] s’est permis de casser une table méchamment, de casser également tous les sabots du billard, de le déplacer et d’empêcher par là que personne n’y joue, de casser ensuite tous les verres et bouteilles qui se trouvaient sous sa main, d’appréhender ensuite Riché au collet, de lui déchirer sa chemise en lui disant que s’il avait le malheur de bouger, qu’il allait lui casser les reins[vi]. »

              Théophile Plé est condamné à 30 francs d’amende. Les origines de ces deux querelles ne sont pas exposées. D’autres affaires nous en dévoilent les mobiles courants. Ainsi, les disputes survenues dans les cabarets de Fains-la-Folie, de Poupry et de Beauvilliers en font apparaître quatre : l’alcool, le marché raté, la volonté de s’affirmer et l’esprit de clocher. A Fains-la-Folie, le garçon boucher Salmon et Antoine Levassort, laboureur de la ferme du Père Perthuis, sont en désaccord à propos du prix d’une vache. Un incident survient car le garçon boucher, échauffé par le vin, brandit un bâton noueux surnommé « juge de paix », en menace les jeunes du village, disant « qu’il ne craignait pas quatre à cinq personnes ». Levassort « ennuyé par ces forfanteries » brise « le juge de paix en deux sous les rires de l’assistance ».

          À Poupry, la bagarre se termine par une course autour du billard et quatre tendons d’une main sectionnés par une plane. Au départ, c’est une contestation d’un point sur une partie de carte qui dégénère en insultes sur les Percherons. L’agresseur se défend : « J’étais pris de vin. » À Beauvilliers en 1850, c’est le drame. Le nommé Chartrain, ivre, agonit le compagnon Vassor d’insultes, le compare à un « pot de colle » et lui plante deux coups de couteaux. Vassor s’écroule, mort[vii].

                  Le cabaret est donc un lieu de parade où l’affirmation de soi face aux autres peut tourner au vinaigre. C’est que le degré d’alcoolémie rend l’offensé très sourcilleux de son honneur ; point commun de toutes ces histoires, la consommation d’alcool surprend. Elle jouit encore d’une grande clémence et l’ivresse publique ne devient un délit qu’en 1873. C’est peut-être l’une des raisons qui explique que l’Eure et Loir ait des statistiques pour coups et blessures supérieures à la moyenne nationale au milieu du XIXe siècle[viii]. Dans le cadre public – celui du cabaret – ou privé, l’alcool est toujours un élément des querelles et de la brutalité des mœurs. Si la tolérance à l’alcool est sans aucun doute élevée, il convient de remarquer aussi que les mots hauts en couleur, la bravade physique, le coup de poing sans conséquence font, en quelque sorte, partie du paysage et des mentalités ; en revanche, les blessures graves évoquées plus haut sont intolérables car elles provoquent une incapacité de travail.

         Toutefois, la réglementation existe. Le 7 août 1838, le maire Godin et son conseil – Aubin donc – délibèrent sur un règlement de la police des cabarets aux fins d’assurer le « maintien du bon ordre dans la commune ». Désormais, interdiction est faite de : « fréquenter les cabarets et autres lieux la nuit et autres heures indues où se vendent vins, café et autres liqueurs, soit après neuf heures du soir de la Toussaint à Pâques et dix heures du soir de Pâques à La Toussaint » ainsi que pendant « les heures des offices du dimanche et des fêtes religieuses (…) Dans l’intérêt de la morale, de l’ordre public et de la sûreté individuelle, notre intention est de faire respecter les règles avec la vigilance la plus active ».

        Conclusion martiale traduisant autant la volonté du conseil municipal que celle d’être dans la ligne du préfet qui trouve d’ailleurs ce « règlement sage ». Le contrôle des trois établissements de Germignonville est confié au garde champêtre et aux édiles locaux et « les cabaretiers ou caffetiers surpris à donner à boire seront immédiatement traduits devant le tribunal de police. »

          Cette disposition rend compte à elle seule des difficultés de l’application. Passons sur les poncifs qui présentent le garde champêtre comme un ivrogne incorrigible et arrêtons-nous sur l’embarras qui saisit, par exemple, le beau-frère Raphaël Gosme, nommé à cette fonction en 1845, quand il doit ordonner la fermeture d’un établissement dont il connaît tous les consommateurs et où il a peut-être ses habitudes. Il n’est pas rare que les noms d’oiseaux volent. Sans tomber dans la caricature, convenons pour conclure que cet arrêté municipal est d’une exécution délicate : la bagarre qui mêle les Chaplain à Toupance éclate à vingt-trois heures, un horaire qui outrepasse largement la limite fixée par l’arrêté municipal quatre jours plus tôt.

Chapitre V Les biens : travailler, gérer, transmettre.

       Comment hérite-t-on de la terre ? Comment la travaille-t-on ? Quels sont les risques encourus par les paysans, surtout à une époque où le système d’assurance était peu développé ? Comment emprunter quand les banques n’existaient pas ? Dans cet extrait, examinons l’exploitation d’Aubin…

           Les dix-huit hectares qu’Aubin et Marie-Louise possèdent sur Germignonville les classent dans les dix premiers propriétaires sur les 130 recensés dans cette commune de 156 ménages[i] où la propriété est donc très répandue. Toutefois, la surface contrôlée par ses habitants ne dépasse pas 25 % du total, soit quatre cent cinquante hectares dont plus de la moitié est la propriété d’une poignée de cultivateurs parmi lesquels le voisin Claye, le régisseur du château Isidore Godin, Eloy Cointepoids et Aubin. La majorité des journaliers et des artisans a moins de deux hectares[ii]. Ce fourmillement de petits possédants représente 84 % des propriétaires du village, mais moins de 10 % du sol, deux pourcentages qui ne dérogent pas à la moyenne du canton[iii].

La moisson

          Après la Révolution, la Beauce reste une région de grande propriété à majorité citadine et à Germignonville plus de 50 % du sol appartient à des propriétaires d’Orléans en premier lieu, de Paris, de Chartres et d’Etampes, pour l’essentiel des bourgeois, même si le capital foncier de la noblesse atteint 20 % de la superficie des cantons d’Orgères et de Voves grâce notamment aux biens du baron de Cambray qui possède à lui seul 20 % des terres de la commune[iv].

          Ces grands propriétaires urbains sont souvent absents et sans racines locales, à l’exception des chartrains – comme le procureur du roi Caillaux, neveu du notaire – et du baron. Ce dernier occupe le château une partie de l’année et, à Paris ou Orléans, il est en contact épistolaire avec son régisseur Godin. Tous font valoir leurs terres par des fermiers qui exploitent des surfaces considérables.

          Le fermage est donc majoritaire en Beauce si le critère retenu est la surface et non celui du nombre des exploitants. La réalité du fermage est troublée par les baux verbaux[vi] qui n’apparaissent qu’au détour d’une affaire de justice ou dans les inventaires après décès. Paul Fourmont, capitaine de la garde nationale de Germignonville, dégage assez de crédit personnel pour que le régisseur Godin et un officier retraité d’Orléans lui louent verbalement seize et dix hectares[vii] ; en 1832, Aubin « jouit verbalement » de six hectares de son beau-frère Damien Gosme pour 200 francs de fermage annuel[viii] ; il en va de même, c’est très probable, des onze hectares et demi de sa belle-sœur Angélique pour lesquels je n’ai relevé aucun bail. Ajoutés aux dix-huit hectares dont le couple est propriétaire, il est raisonnable d’estimer son exploitation à quarante hectares.

         Spécifiées avec précision, les conditions du bail dessinent en creux l’idéal du bon paysan. Ainsi, celui signé par Charles-François pour la métairie du Père Perthuis a valeur d’exemple. Le père d’Aubin doit assurer l’entretien des bâtiments, du jardin et des terres selon la coutume d’Orléans[ix], et en ce qui concerne les réparations locatives qui lui reviennent, âtre, pavés, heurtoirs ou bornes, bouges des granges, mangeoires, four et pierres à laver, il est tenu de : « faire les approches de tous les matériaux nécessaires, terre blanche, pierre, bois, rouches et chaumes » ; pour les façons de culture, il doit : « cultiver à la bêche les jardins, les fumer, encheniller et tailler la vigne, remplacer les arbres morts et (…) fumer les terres ». Bref, selon la formule consacrée, il lui faut « jouir des dits biens en bon père de famille ».

         Aubin travaille sur quarante hectares émiettés en plus de 80 parcelles, petites fractions de terre de formes géométriques, le plus souvent rectangulaires, longues comme des ficelles aux abords du village, coupées parfois par les chemins et dispersées dans une mosaïque communale qui en compte 2 425. Trois de ses champs seulement dépassent un hectare dans les champtiers[x] de la Barrière du Paradis, du Gas aux Rats et de la Cheminée Ronde, dix sont inférieurs à trente ares ; tous se distribuent dans les cinq sections du cadastre. Dans cet extraordinaire puzzle où chacun pourtant se retrouve, de grandes surfaces émergent, mais une trentaine seulement dépasse cinq hectares et elles constituent encore une proportion négligeable de la superficie de la commune.

       Aubin parcourt donc, pendant des années, la quasi-totalité du terroir communal à pied ou en carriole ce qui lui donne une grande connaissance des lieux et des hommes. La petitesse des champs est telle que chacun voit ce que l’autre fait. Par le jeu des voisinages, il côtoie directement plus de vingt cultivateurs : les voisins Claye et Buffettrille dans la parcelle du Bois Prieur et celle de la Garenne ; Eloy Cointepoids dans le champtier du Souer, le père Legras dans celui de la Barrière du Paradis.

          Si le travail a une évidente fonction économique, il est aussi un lieu d’observation sociale. D’ailleurs, les paysans s’interpellent et échangent entre eux, nous l’avons vu. On se rend de menus services où la contrepartie est entendue : prêt d’un bélier contre une herse râteau en 1848 entre Gautron de Boisville-la-Saint-Père et Gréau de Viabon[xi], voiture de fumier amenée au champ contre argent entre Popot et Régien en 1851[xii].

Chapitre VI L’insupportable atteinte aux biens

         De nombreuses tensions se terminent par un arrangement, mais quand les atteintes aux biens touchent la terre, que le montant du préjudice est élevé, qu’enfin, mêmes bénignes, elles ont un caractère répétitif, le différend gravit l’échelon de la justice de paix et parfois celui du tribunal civil de première instance de Chartres. Le village bourdonne alors des querelles qui opposent des familles connues, voisines et liées souvent par un réseau de connaissance et de parenté. Dans cet extrait, un procès pour ratirage auquel Aubin est partie prenante… et les chicanes dont les animaux sont à l’origine.

         « C’est la plaie des cantons ruraux ; des cultivateurs ont érigé en gloire ce qui est une véritable rapine ; le faible est victime du fort et du chicanier[i] » écrit le suppléant du juge de paix du canton de Chartres sud en 1842 à propos de ces conflits qui à eux seuls constituent 10 % de ses dossiers. Quelle est cette « plaie » si vertement dénoncée ? Non pas les impayés, pourtant nombreux, mais le ratirage qui consiste à mordre d’une ou de plusieurs raies le champ du voisin, en résumé du vol. La passion de la terre acquise are par are rencontre là son expression extrême.

         Justement, le 2 novembre 1852, Aubin est désigné comme expert à propos d’une dispute entre son voisin Couturier et Adrien Dorson, fils du vieux Dorson[ii], le premier ayant « retiré et usurpé plusieurs raies de terre » au second. Le 11 du mois, le juge de paix, les deux parties et leurs trois experts respectifs se rendent sur les parcelles. Instruments de mesure en main, chacun apporte gravement son avis.Etienne Boué constate : « – J’ai remarqué que Couturier avait anticipé 43 centimètres sur la pièce du Bois Périlleux au préjudice du champ de Dorson (…) je m’aperçois aujourd’hui que Couturier a depuis ma première visite reporté 21 centimètres et demi à la pièce du Bois de Périlleux sur toute la longueur du champ et a donné deux coups de charrue de manière à faire aboutir la limite de son champ à la borne se trouvant à l’angle sud-est du champ de Dorson. »

            Le petit-cousin Pellé nuance : « – À l’inspection, il y a ratirage de 10 à 20 centimètres. » Après une analyse dont on admirera la précision, Aubin et les deux experts du défendeur reconnaissent : « une petite anticipation au champ du bois Périlleux de 5 à 6 centimètres (…) après avoir examiné le fond de rive ». Notons que c’est la seule fois d’où remontent des archives quelques mots d’Aubin. Le tribunal condamne Couturier à restituer les centimètres indûment cultivés sous les huit jours et à supporter les trois quarts des frais de justice. Cette querelle exprime le caractère intolérable de l’appropriation, ne fut-ce que sur des surfaces très réduites et montre la connaissance au centimètre près des parcelles. Elle a, en cette journée, mobilisé près de dix personnes.

          Une deuxième série de litiges concerne les animaux domestiques. Surprenants de nos jours, ils sont fréquents au XIXe siècle. L’enquête de 1866 inventorie pour Germignonville 3 388 ovins, 363 vaches et veaux, 142 chevaux, 98 porcs, 28 caprins, 5 ânes et 208 ruches. Sans compter les volailles par milliers. Les animaux sont donc très nombreux et ils parcourent chemins et champs ; par conséquent, malgré les us et coutumes et la réglementation, les infractions sont inévitables et les disputes éclatent quand les troupeaux font des dégâts.

         À ce propos, les oies remportent la palme. Indispensables aux petites gens pour leur viande, la vente de leurs plumes et de leur duvet, elles sont jugées comme un véritable fléau par les éleveurs de moutons et de vaches qui les accusent de corrompre l’air et de gâter l’eau des mares par leurs fientes et leurs plumes. Le cousin Marie de Saint-Luperce affirme que : « l’année dernière, son troupeau de bête à laine [a été] atteint d’un mauvais air occasionné par le pâturage libre d’une grande quantité d’oie, ce qui lui a causé la perte d’une forte partie[iii] ».

         Ces palmipèdes s’aventurent sur les champs à peine récoltés. Ainsi, le 30 juillet 1833, le garde champêtre de Germignonville débusque trois contrevenantes, la fille du charron Riché qui gardait « ses oyes dans une pièce de terre ensemencée en blé où il y avait encore des gerbes et que les glaneurs n’avaient pu encore glaner », sa mère qui « dérangeait des gerbes pour faire passer et manger ses oyes » et la petite-cousine Pellé, « faisant les mêmes dégâts avec ses oyes[iv] ». Ce petit fait divers souligne la question récurrente des droits collectifs, nécessaires aux plus démunis mais sujets à une réglementation de plus en plus sourcilleuse.

              Au tour des moutons de provoquer des contestations. Le 15 juin 1848, entre Viabon et Fains, le journalier Cœurjolly qui interdit à Porcher de passer avec son troupeau sur la portion du chemin qu’il entretient est frappé dans le dos par son berger de plus de quarante coups et « Porcher qui était monté dans sa carriole excitait Decourtye [le berger] à frapper au lieu de l’en empêcher[v] ». L’inverse – des troupeaux mordant sur les rives d’un champ – est encore plus fréquent. Pire, par défaut de parcage, ils en viennent à se mélanger. En septembre 1848, il faut ainsi faire le tri entre les 1 040 têtes de Delaleu et de Levassort dans la plaine de Viabon. À l’arrivée, il manque un agneau à Delaleu qui réclame au juge de paix 50 francs de dommage[vi].

          Venons-en maintenant au conflit répété qui oppose le baron à Félix Chaplain[vii]. Les animaux en cause sont, cette fois, les lapins qui pullulent dans les bois de Cambray, attenants aux champs du plaignant, lequel accuse : le baron « ne fait rien pour les détruire, mais au contraire il fait tout ce qui est en son pouvoir pour les conserver, notamment en faisant garder sa chasse ». Or, les lapins ont ravagé ses cultures pour un préjudice que Chaplain évalue à   2 000 francs. Le baron fait répondre par son régisseur Godin : « Chaque année, il [le baron] a demandé à l’autorité préfectorale l’autorisation pour les détruire de faire des battues, même avec des personnes n’ayant pas le permis de chasse (…) qu’il a donc employé pour détruire le gibier des moyens exceptionnels, qu’ainsi il s’était servi de filet de furet. »

          Le régisseur produit les lettres du préfet qui font foi, celle de novembre 1854 autorise le baron : « à employer tous les rabatteurs dont il aura besoin et (…) à armer de fusils pour y concourir les sieurs Pinot et Tourne fermiers, les sieurs Lamirault et Bideau jardiniers au château et Jean Neveu bûcheron à Cambray ». Godin souligne que des fermiers de Cambray souffrent plus que lui des lapins et propose à Chaplain de « se joindre à la compagnie pour les détruire », mais celui-ci décline car il craint des « difficultés ». L’expert chiffre les pertes à 242 francs. De fait, certains champs ont été détruits par les lapins « ce qui se reconnaît par des passages nombreux et des crottes », mais il est dubitatif sur l’origine des dommages causés aux autres : des lapins certes, mais viennent-ils des bois de Cambray ?

Chapitre VII Le baron, le curé, l’instituteur et le médecin

        Les chapitres précédents ont privilégié le monde des laboureurs et des artisans, celui d’Aubin en somme. Mais dans le village, d’autres hommes ont des pouvoirs dont il convient  de cerner l’influence culturelle et d’évaluer les liens avec Aubin. Un point les rapproche : aucun d’eux ne travaille ni de près ni de loin dans l’agriculture. Les trois premiers, le curé, l’instituteur et le médecin  apportent les soins de l’âme, de l’esprit et du corps ; le dernier est d’une autre sphère : il vit au château . Dans cet extrait, faisons plus ample connaissance avec le baron de Cambray…

            Pour Aubin, le château s’apparente aussi aux lointains souvenirs de l’enfance quand ses parents exploitaient la ferme contiguë. Il y a sûrement accompagné son père, puis sa mère pour le paiement du loyer et l’arrêt des comptes durant les neuf années du bail. L’extérieur ne lui est donc pas mystérieux, mais se représente-t-il l’intérieur ? C’est probable. Voici pourquoi : ses parents et lui-même ont des contacts avec les domestiques dont il serait extraordinaire qu’il ne filtre pas quelques informations et indiscrétions. Surtout, les inventaires après décès permettent une approche précise du cadre privé, tel celui de 1830 établi à la disparition de l’épouse du baron par le notaire, accompagné de deux témoins du village[i], Jean-Pierre Dorard et Sébastien Lefort, qui inventorient ainsi plusieurs jours durant les pièces une à une, se glissant de la sorte dans un univers qui leur est étranger. Nul doute que le village en ait des retours qui jouent sur les représentations et les rapports qui s’instaurent entre ces deux mondes.

           Qu’y voient-ils d’extraordinaire ? Le luxe, bien sûr, mais peut-être plus encore, une division et une conception de l’habitat qui leur sont tout à fait étonnantes. Chaque pièce a une fonction spécifique au sein d’espaces qui, consacrés à l’intimité, à la vie sociale ou encore au personnel, sont nettement dissociés. Le salon et les pièces attenantes, dont la salle de billard avec ses douze fauteuils et ses deux bergères, sont les lieux de mondanité et de convivialité. Le « piano en acajou de quatre octaves d’une valeur de 250 francs » peut surprendre : qu’est ce qu’une octave ? Plus que tout, le prix déconcerte : c’est la valeur de deux bonnes vaches ou des gages annuels d’une domestique de ferme.

          L’inventaire mène ensuite nos deux hommes dans une chambre dont le notaire détaille le mobilier : table de nuit en cylindre, lit, corps de bibliothèque rempli de volumes, commode et, dans un petit cabinet adjacent « éclairé par un oeil de bœuf, un bidet et un pot en faïence ». Plus loin, nouvelle surprise, une chambre ouvre sur une « salle de bain avec une baignoire en fer blanc garnie de roulette », une pièce donc entièrement dévolue aux soins du corps.

        Le baron dispose au rez-de-chaussée de trois pièces pour son usage personnel qui renseignent aussi sur ses relations, sa culture et sa vie conjugale. Un premier cabinet décoré de « neuf cadres à bois doré, d’une pendule en acajou » est voué à la réception com- me en témoignent les quatre fauteuils, les deux bergères, les bouteilles d’eau de vie et de vins de liqueur rangées dans un placard près de la cheminée. Un second cabinet de lecture contient à lui seul plus d’ouvrages que n’en révèlent tous les autres inventaires après décès étudiés : près de neuf cents volumes, dont « cinq cents d’histoire de voyages et littérature » qui côtoient des cartes de géographie dont celles de Cassini achetées à Paris en 1824[ii]. Enfin, la chambre personnelle suggère que le couple ne partage pas le même lit chaque soir.

        Le train de vie du baron est au diapason de sa propriété et, en toute logique, conforme à son rang. Un personnel nombreux s’active. Le régisseur Godin s’occupe de la gestion des fermes et des bois surveillés par un garde-chasse dit « La Feuille », les extérieurs sont entretenus par un jardinier ; cinq personnes au moins sont au service de la maison : un valet de chambre, une femme de charge et une femme de chambre, une cuisinière et un cocher, domestiques que le baron sait, à l’occasion, récompenser. Ainsi, il paie les études au collège de Terminiers du fils du cocher et lui promet le séminaire, « s’il en a les dispositions » et fait une rente à vie de 500 francs à la femme de chambre de son épouse à partir de 1830. Cependant, les gages du personnel qui oscillent entre 500 et 1200 francs par an ne sont rien en comparaison des autres postes budgétaires.

         En 1854, 20 000 francs sont affectés aux frais de maison et de table, 12 000 aux dépenses personnelles, 2 000 francs à sa femme pour pension de toilette, 1 250 francs pour ses deux enfants. L’éducation et le maintien sont assurés par des maîtres d’armes, de danse et de musique. Le faste se déploie lors du mariage de Charles Eugène en 1818 avec Camille de Bonardi de Saint-Sulpice. Les dépenses, qui s’élèvent à 29 000 francs, se déclinent de la sorte : 8 000 francs en diamants et une bourse d’argent de 2 000 francs donnés à sa belle-fille, deux châles de cachemire pour plus de 3 240 francs, 2 000 francs pour le trousseau du fils composé entre autres de deux douzaines de chemises de Hollande, de vingt-quatre cravates de batiste et de mousseline, de plusieurs chemises et d’un habit de noce facturé 550 francs. Enfin, restent de menues dépenses comme les six cents cartes à imprimer, les dragées ou encore l’obole de 20 francs pour les pauvres de l’église.

        Le baron ne réside au château qu’une partie de l’année, se réservant de longs séjours à son hôtel d’Orléans et à sa résidence parisienne, quai Voltaire, qu’il met à profit pour ses affaires. En décembre 1814, il rapporte de Paris des « rouleaux de papier pour la chambre de Madame, bas de soie gris pour lui et trois gravures de la famille royale » (tout juste réinstallée sur le trône) et, en 1855, deux fauteuils Voltaire. Le baron peut également s’y enquérir de ses placements en bons du trésor, en actions – 22 000 francs sur les chemins de fer – et en fonds libellés en dollars et en roubles. Ses journaux de compte montrent qu’il y consacre de fortes sommes, 50 000 francs en 1854 ; la moitié de ses recettes. C’est un élément de modernité du jeune Anatole de Cambray.

Le château de Cambray au début du XXe siècle.

Le château de Cambray au début du XXe siècle.

           Entre les chaumières et le château, tout indique un fossé béant ; l’univers mental et culturel du baron n’est pas celui des villageois dans au moins trois domaines clés : celui de l’intime, une pièce particulière pour une baignoire, des pièces distinctes pour l’homme et la femme ; celui de la culture, le nombre de livres et de bibliothèques ; celui du train de vie, des bergères et des vins fins. Se combinent sûrement contradictoirement une sourde envie, l’étonnement, le respect et au bout du compte le sentiment que l’ordre du monde est ainsi fait. Si la revanche sociale existe, elle est tue. Très difficile à apprécier, ce modèle dominant exerce, si modeste soit-elle, une influence qui passe par le regard porté sur le château, par les relations des inventaires après décès, par les visites faites par ses fermiers, enfin par la présence et l’implication du baron lui-même dans la vie du village.  Elles sont en effet considérables…

Chapitre VIII  Aubin : l’exercice des responsabilités.

     Si le débat et le vote ne sont pas des pratiques inconnues avant la Révolution, une ère politique nouvelle commence lo

rsqu’en 1790 ont lieu les premières élections municipales au suffrage universel masculin : le notaire Caillaux est élu par un corps électoral qui est estimé à cent personnes. Jean-François Lavo, le vieux Dorson, le laboureur Tourne et le régisseur Godin sont d’autres figures du microcosme politique local. Avec leurs conseillers, parmi lesquels Aubin à partir de 1831, ils conduisent les affaires du village pendant ce demi-siècle.

        Dans cet extrait, nous voyons qui a le droit d’exercer des responsabilités municipales  et  comment se déroulaient les élections auxquelles a participé Aubin dans les années 1830-1850.

            Avec l’avènement de Louis-Philippe au pouvoir, la vie élective réapparaît légalement dans les communes. La loi du 21 mars 1831 est une rupture dans le processus de construction de la citoyenneté et représente sans conteste un vecteur de modernisation[i]. Les conseillers municipaux sont dorénavant élus et renouvelés par moitié tous les trois ans et si le maire reste nommé par le préfet, il ne peut être choisi que parmi les douze conseillers issus du suffrage censitaire.

             C’est en effet un système inégalitaire : il prévoit pour les villages inférieurs à 1 000 habitants un corps électoral égal à 10 % de la population, ce qui donne seulement soixante-cinq électeurs à Germignonville, l’accès au droit de vote étant déterminé par le cens qui dépend du montant des impôts directs payés[ii]. Fondé essentiellement sur les avoirs fonciers, ce système avantage les plus âgés, ceux à même d’avoir capitalisé, ou les héritiers, comme Aubin. L’éligibilité des conseillers est soumise à trois conditions : celle de l’âge, avoir vingt-cinq ans révolus ; celle de la résidence, les trois quarts des conseillers au moins doivent habiter dans la commune ; celle de la parenté, un seul conseiller par famille, le père, le fils ou le gendre. Aubin qui satisfait aux trois critères est, à trente-trois ans, l’un des plus jeunes éligibles.

          Avant cette loi, d’un certain point de vue, il y avait égalité : chacun était exclu du droit de vote aux élections locales. La loi de 1831 engendre par conséquent deux catégories de citoyens qui divisent le village et les familles. L’histoire familiale d’Aubin, son statut et son rang dans la hiérarchie lui font, sans aucun doute, considérer sa place dans le corps électoral comme allant de soi alors que le beau-frère Raphaël Gosme, qui n’atteint pas le cens requis, n’obtient son inscription qu’en sa qualité d’officier de la garde nationale du village.

          En revanche, 120 petits artisans et journaliers, dont ses neveux Gosme, sont exclus du droit de vote. Ces pauvres sont encore inaptes, faute de biens et d’éducation, à percevoir le bien commun ; quant aux femmes, elles sont jugées incapables de raison. Cette mise à l’écart et la philosophie qui la soutient n’est pas une nouveauté : les plus âgés, le père Legras, Denis Marchon, le vieux Dorson et le beau-père Levassort, se souviennent des enjeux du rétrécissement ou de l’élargissement du corps électoral pendant la Révolution. Des électeurs donc, mais qui ne représentent que 15 % des habitants en âge de voter.

        La « campagne électorale » – dont nous ignorons tout – se fait probablement au cabaret et, plus discrètement, dans le cadre privé par le jeu des visites de voisinage car l’absence de listes de candidats préétablies accroît l’importance des accointances personnelles. Venons-en au jour de l’élection. Nul doute que ce premier scrutin du 9 octobre 1831 soit ressenti comme un évènement. Même si le beau-père Levassort a instruit son gendre du climat de cette journée particulière, Aubin découvre le vote comme la majorité des 65 électeurs de la commune, tous invités par le tambour du garde champêtre à se présenter à la « maison d’école » à partir de huit heures.

           Avant de voter, l’électeur prête serment au roi, puis à l’invitation du président, il écrit le nom des hommes qu’il choisit. Quant à l’analphabète, devant faire confiance aux lettrés :« il fait écrire secrètement par un électeur de son choix sur une table préparée (…) à cet effet, son bulletin, qu’il a remis (…) à M. le Président qui l’a déposé dans la boête[iii] ».

                La définition de ce « secrètement » mérite une précision : il n’y a pas d’isoloir[iv] et il faut bien que les électeurs illettrés soufflent les noms des conseillers choisis, le tout dans une petite salle. À la gêne de l’ignorance s’ajoute l’embarras de la quasi-publicité du vote. Enfin, dans l’après-midi, les bulletins sont décomptés, puis brûlés. La séance est levée. Les résultats du premier et du second tour sont annoncés « au tambour et haute voix ». Que disent-ils ?

              La participation est mesurée, mais l’abstention d’un tiers des électeurs n’est pas forcément le signe d’un désintérêt, elle peut être aussi considérée comme une opinion dans cette petite communauté où chacun sait ce que l’autre fait. Deuxième enseignement, le conseil est renouvelé et rajeuni. Cinq anciens – les pères Legras, Riché et Moreau, le vieux Dorson et le beau-père Levassort tous âgés de plus de soixante ans – disparaissent ainsi qu’Eloy Cointepoids. L’aubergiste Duguet, benjamin du conseil à vingt-six ans, et Aubin font leur apparition. Avec 23 voix sur 40 votants, il est en dixième position, dans un mouchoir de poche avec dix autres conseillers qui en recueillent entre 21 et 28.    Troisième leçon du scrutin, les hommes qui ont fait l’actualité d’affaires tapageuses ne sont pas élus et font le vide autour d’eux : aucun frère, fils, neveu ou gendre du vieux Dorson ou des Régien. Enfin, qui l’emporte ?

             Etienne Pouteau et Denis Marchon, les deux laboureurs de Sevestreville, se détachent avec 36 et 33 voix. Pourtant aucun des deux n’est nommé maire ou adjoint par le préfet qui persiste dans ses choix antérieurs : Parfait Tourne, le fermier du baron – 25 voix seulement – et le voisin Claye occupent à nouveau ces deux fonctions. Ce hiatus montre donc que les électeurs n’ont pas répondu aux attentes et aux pressions peut-être des autorités départementales ou locales[v]. À ce niveau, les élections d’octobre 1831 se caractérisent donc par un changement dans la continuité, une orientation confirmée par les consultations suivantes.

              La participation s’affaisse : 35 électeurs en 1837 et seulement 24 en 1846, soit un modeste tiers des inscrits. C’est l’étiage. Est-ce le désenchantement et le sentiment que, quels que soient les résultats, les mêmes hommes sont à la tête de la commune ? Le changement de magistrat en 1840 et 1846 ne fait pas illusion : Isidore Godin et Isaac Pinot, premiers aux suffrages, sont comme l’ancien maire, étroitement liés au baron comme régisseur ou fermier et habitent le hameau de Cambray, à l’ombre du château. Germignonville ne fait donc pas partie de ces communes rurales d’où ont été éliminés les cultivateurs et propriétaires influents et qui font l’horreur du préfet. Jusqu’en 1848, les conseillers sont les mêmes à trois exceptions et la moyenne d’âge remonte. Eloy Cointepoids est toujours le plus mal élu en raison probablement de ses multiples implications judiciaires ou de ses origines, Trinay, dans le Loiret.

          En revanche, les votes évoluent : Aubin passe toujours au premier tour en 1837 et 1843 avec une moyenne de 20 voix sur 35 votants ce qui en fait à chaque fois le conseiller le mieux élu, preuve que sa personnalité, ses prises de position, son apparent refus de la singularité et son respect des usages rencontrent l’assentiment d’une majorité d’électeurs, incarnent assez bien les valeurs de la communauté et lui confèrent une dignité conquise en toute discrétion. Il encore réélu en 1848 lors des premières élections municipales au suffrage universel masculin alors que l’ancienne équipe est décimée.

            L’estime dans laquelle est tenue la famille Denizet tient aussi, j’en fais l’hypothèse, à la fréquence élevée où quatre de ses enfants sont appelés comme parrain et marraine de 1838 à 1848, treize fois par des voisins et trois fois par la famille. Ces années coïncident – est-ce un hasard ? – à la formation du jeune Stanislas au séminaire qui apporte à la famille une respectabilité nouvelle.

               Nulle contestation, à notre connaissance, n’est venue troubler les élections, signe d’une vie politique locale somme toute apaisée et d’une connaissance suffisante des règles de leur organisation. Mais en 1843, des incidents sont signalés dans la commune voisine de Prasville et dans celle d’Orrouer où vivent les cousins Perrault[vi]. Un lecteur du « Glaneur » fait état des élections irrégulières à Prasville à cause des pressions exercées contre huit domestiques par leurs employeurs. Elles sont d’ailleurs annulées et recommencées sous la surveillance de la brigade d’Ymonville. La victoire est fêtée par un « feu d’artifice, des illuminations, la danse gratis » et par un banquet auquel, précise l’informateur du journal, « ne fut pas invité notre adversaire ». À Orrouer, les élections se passent « sans cérémonie » : le serment est prononcé avec le chapeau ou le bonnet sur la tête et les membres du bureau sortent le jeu de cartes en attendant le dépouillement dont ils repoussent l’heure pour finir la partie.

Chapitre IX Dans les remous de la grande histoire

       L’impression demeure que le champ de pensée d’Aubin est circonscrit à une sphère rurale et familière, certes élastique, mais au fond limitée comme si la grande histoire avec sa périodisation précise, ses événements et ses grands hommes – des rois, deux empereurs, un président de la République – n’avait pas droit de cité dans l’évocation de sa vie recomposée sauf à constituer un repérage pratique pour le lecteur. Or, de toute évidence, ce cultivateur d’un petit village de Beauce n’a pu ignorer les ondes de cette grande histoire… Dans ces extraits, nous voyons comment Aubin a pu avoir des échos précis sur l’expéditions Lapérouse ( 1785-1788), sur la période pré-révolutionnaire et enfin comment lui-même a vécu la grande histoire avec l’épopée napoléonienne.

    

         Simon Lavo, un enfant du pays est né à quelques mètres de la maison d’Aubin Il fut successivement chirurgien major de Suffren et de Lapérouse.  Il a envoyé des lettres de ses expéditions à sa famille de Germignonville. On en discute entre voisins, sur le pas de porte, à la veillée ou encore au cabaret. (Pour en savoir plus sur Simon Lavo) Statistiquement négligeable, sa destinée me semble culturellement capitale parce qu’elle a modifié la perception du monde des habitants de Germignonville et les a mêlés par procuration aux grandes entreprises de portée internationale. Ils ont appris que la carrière de Simon s’est déroulée sous le signe d’une âpre compétition avec les anglais, violente avec la tentative de débarquement en Angleterre, la guerre d’Amérique et les combats aux Indes avec Suffren ; pacifique quand la France entend mieux faire que les grands explorateurs d’Outre-Manche. Voilà pourquoi les noms de Suffren, de Lapérouse, les noms d’océans, de pays lointains ont une résonance particulière pour Aubin et les habitants du village, certains ayant peut-être eu la démarche de se pencher sur la carte du monde de l’école pour situer le Chili d’où est partie la dernière lettre.[…]

Comment Aubin peut-il connaître l’histoire du temps des rois ?  

               Aubin est né le 5 août 1798 à la fin de la Révolution française. Sa vie d’adulte et de citoyen commence en 1819 sous la Restauration qui ramène au pouvoir les deux frères cadets de Louis XVI. Cependant, sa connaissance de l’histoire et sa sensibilité politique se sont forgées aussi en amont. Pour les apprécier du mieux possible, il convient de « passer en revue ce dont Aubin, selon nous, a toutes chances d’avoir fréquemment entendu parler, compte tenu de ce que nous savons de lui[i] », ce qui revient à rechercher dans sa famille et son entourage les médiateurs de cette mémoire.

             Nous avons établi qu’il n’a pas d’oncle paternel et que ses oncles et tantes maternels Perrault décèdent au début du siècle ou se sont éloignés à Orrouer. La transmission s’opère donc dans un cercle restreint où évoluent ses grands-parents paternels, son grand-oncle Perrault, son père pendant son enfance, et surtout sa mère et ses beaux-parents, tous trois nés dans les années 1760 et décédés entre 1830 et 1836.

             Aubin peut aussi appréhender le passé par les anciens du village. En effet, plus de quarante habitants nés entre 1758 et 1775 sont encore vivants en 1831 parmi lesquels les pères Legras, Régien et le vieux Dorson ; tous ont traversé les dernières années de la Monarchie, la Révolution, l’Empire, la Restauration, la Révolution de février 1830 et abordé la Monarchie de Juillet qui rétablit le drapeau tricolore et l’étonnant serait qu’en cet événement Aubin n’ait pas évoqué avec eux le climat politique des périodes passées. Ces anciens peuvent puiser par le jeu de la chaîne mémorielle des souvenirs du temps des rois et des seigneurs qui remontent au milieu du XVIIe siècle et les livrer à leur tour, parcellaires et usés […]

L’histoire « en direct » : l’épisode napoléonien dans le village d’Aubin

           « La période du Premier Empire apparaît comme une catastrophe démographique pour l’Eure et Loir[i] ». La mort redoutée et annoncée inscrit sa couleur noire dans les vêtements mais, pour la première fois, elle est comme désincarnée car les corps sont enterrés au loin, en Espagne, en Russie. Par conséquent, les familles sont privées du rite de l’inhumation et du souvenir des défunts au cimetière[ii]. Dans cette hécatombe, un miracle se fraie une place à Viabon : Etienne Lenain absent depuis 1792 réapparaît subitement en 1813.

               On comprend alors, qu’avant de partir, les conscrits prennent des dispositions – procuration, testament – pour permettre la gestion de leurs affaires. Les responsabilités et le poids du travail s’accroissent pour les parents, les épouses et les enfants qui doivent, par ailleurs, faire face à l’effort de guerre que les municipalités sont chargées de répartir entre les habitants. Elles deviennent extrêmement fortes à la fin de l’année 1813. Le mécontentement croît.

                À quinze ans, Aubin, qui est entré dans la vie active, participe à sa façon à cette mobilisation dont il est en mesure de comprendre l’importance et les effets sur les esprits. Le 25 novembre 1813, le préfet Delaitre ordonne aux citoyens de se dessaisir des armes de guerre par « pure précaution dans les circonstances actuelles et seulement pour armer les gardes nationales si les évènements l’exigeaient » ; le 12 décembre, il prévient qu’il « fera poursuivre sans ménagement les communes qui se trouveraient en retard » du paiement des contributions extraordinaires.

             Comme d’autres cultivateurs du canton, Marie-Françoise doit mener ses neuf chevaux à Voves le 27 décembre, puis le 1er janvier 1814 à la place de Chartres afin que les « artistes vétérinaires fassent le choix de ceux qui pourraient être propres à ce service », c’est-à-dire répondre aux besoins de 15 000 chevaux de la cavalerie. Le 3 février, seize voitures de Germignonville sont enco- re requises pour transporter des soldats de Bonneval à Chartres et le 24, ordre est donné de livrer aux magasins militaires du fourrage en raison de l’arrivée de nouveaux dépôts de cavalerie.

               La situation militaire difficile de 1814 oblige à des levées en masses successives qui ratissent sur plusieurs classes d’âge. L’effort considérable – 3 000 hommes pour le département – est justifié par le préfet Rouillé car il survient « dans un moment où Sa Majesté paraît devoir confondre ses ennemis » et il évitera à l’Eure et Loir, jusque-là épargné par les combats, « les horreurs que commettent journellement ceux-ci [les ennemis] partout où ils passent, [et qui] font dresser les cheveux sur la tête ». Les maires sont soumis à une avalanche de plus de trente courriers entre novembre 1813 et mars 1814. Longs de plusieurs pages, ils contiennent des instructions impérieuses et une panoplie de sanctions en cas de manquement.

              Les autorités préfectorales s’inquiètent d’éventuels embusqués et exhortent le maire à leur communiquer la situation militaire de deux hommes de Germignonville dont le régisseur Godin : « Est-il ancien militaire ? Est-il propre au service ? Ou bien s’il a des infirmités graves qui puissent l’en dispenser ? »

           En mai 1815, dans l’ultime effort de Napoléon pour battre les coalisés, cinq hommes du village sont requis, s’additionnant à ceux déjà partis en mars, tandis que neuf autres, parmi lesquels Pierre, le frère d’Aubin, sont mobilisés pour compléter la garde nationale[iii]. Toutefois, la parentèle d’Aubin est relativement ménagée par la faveur de l’âge, du veuvage et tout simplement parce qu’il n’a qu’un frère et aucun cousin germain paternel.

note chapitre 9

[i] Farcy J.C, Les paysans beaucerons, t. I, op. cit., p. 329.

[ii] Les guerres révolutionnaires et impériales font 1, 5 millions de morts.

[iii] ACG, liasse « Empire », courriers adressés par la préfecture au maire de Germignonville.

[i] Citation reprise, prénom excepté, de Corbin A., Le monde retrouvé de Louis-François Pinagot, op. cit., p. 181.

note chapitre 8

[i] Cette thèse est défendue par C. Guionnet, L’apprentissage de la politique moderne. Les élections municipales sous la Monarchie de Juillet, Paris, Éditions L’Harmattan, 1997.

[ii] 2,8 millions de Français accèdent ainsi au droit de vote, soit un homme majeur sur cinq.

[iii] ACG, termes des procès-verbaux qui n’ont rien de spécifique à Germignonville.

[iv] L’isoloir apparaît en 1914.

[v] C. Guionnet réfute « les présupposés d’un électeur soumis et résigné aux nobles et au curé », op. cit., p. 33.

[vi] « Le Glaneur », élections d’Orrouer, 22.6.1843 ; élections de Prasville, 6, 13, 20 et 27.7.1843.

[i] Agulhon M., « la mairie », in Les lieux de Mémoire, t. I, Quarto, Gallimard, 1997, p. 180.

Au cœur de la Beauce, enquête sur un paysan sans histoire,  Alain Denizet

note chapitre 7

[i] AD, 2 E 66/397, 1830, inv de la communauté entre le baron de Cambray et son épouse.

[ii] Archives privées de Cambray, livres de compte tenus annuellement par le baron.

note chapitre 6

[i] Cité par Jean-Claude Farcy, Les paysans Beaucerons, t. II, op. cit., p. 1058.

[ii] AD, 4 U 24 NC, justice de paix du canton de Voves, 2 et 11.11.1852.

[iii] Legrand Y., « Un élevage contesté, celui des oies », SAEL, pp. 44-53, n° 77, 2003.

[iv] ACG.

[v] AD, 4 U 24 NC, justice de paix du canton de Voves, 6.7.1848.

[vi] Idem, 14.9.1848.

[vii] Idem, 7.8.1855.

Au cœur de la Beauce, enquête sur un paysan sans histoire, Alain Denizet

voir extraits choisis  chapitre VI

note chapitre 5

[i] ACG, cadastre de 1836 et recensement de la même année.

[ii] Ce qui ne préjuge pas d’éventuelles propriétés en dehors de la commune.

[iii] Farcy J.C., Les paysans beaucerons, tome 1, op. cit., p. 288. 77% des ménages sont propriétaires en 1836. Mais la moyenne est de 1,9 hectare et seuls 13% des ménages disposent de plus de 5 hectares.

[iv] Et 1000 ha dans les communes d’Orgères et d’Outarville.

[v] Enquête agricole de 1852 à Germignonville. Les terres sont divisées en cinq classes.

[vi] Prévus par le Code civil et règlementés par les usages : «  Si le bail a été fait sans écrit, l’une des deux parties ne pourra donner congé à l’autre, qu’en observant les délais fixés par l’usage des lieux ». Usages locaux du département d’Eure et Loir, Hénault J-B., Parmentier C., éditions du Bastion p. 127.

[vii] AD, 2 E 66/421, avril 1841, inv ap décès de Marie-Thérèse Girault, épouse Fourmont.

[viii] AD, 2 E 75/75, détail révélé par l’inv ap décès de Marie-Marguerite Denizet, son épouse.

[ix] La coutume d’Orléans vaut pour Viabon, Germignonville et sept autres communes du canton.

[x] Ensemble de parcelles constituant une section du plan cadastral.

[xi] AD, 4 U 24 NC, justice de paix du canton de Voves, 28.9.1848.

[xii] Idem, 1851.

Au coeur de la Beauce, Enquête sur un paysan sans histoire,  Alain Denizet

note ch 5

[i] AD, 2 E 66/438, inv ap décès de Marie-Célestine Popot, épouse Riché, août septembre 1846.

[ii] AD, 2 U cour d’assises, dossier Haudebourg, Quentin et Guillin, 2e session, année 1855.

[iii] AD, 2 E 66/394, 9.1.1829.

[iv] AD, 2 U cour d’assises, 2e session de 1843, arrêt du 12.6.1843.

[v] AD, 3 U 1 NC article 19, tribunal de Chartres : jugements correctionnels, année 1838.

[vi] AD, 4 U 24 NC, justice de paix du canton de Voves, 8.2.1849.

[vii] Sources : AD, 2 U cour d’assises, dossier Salmon, 4e session de 1856, arrêt du 8.12.1856 ; dossier Hardy, 4e session de 1828, arrêt du 8.12.1828, dossier Chartrain, 4e session de 1850, arrêt du 12.12.1850.

[viii] Les coups y font 11 % des délits contre 8,2 % en France. Farcy J.C, Les paysans beaucerons, t. II, op.cit., p. 987.

Au cœur de la Beauce, Enquête sur un paysans sans histoire, Alain Denizet.

note ch 4

[i] Ségalen M., op. cit., p. 91.

[ii] AD, 2 U cour d’assises, dossier Frichot, 2e session de 1838, arrêt du 11.6.1838.

[iii] AD, 2 E 66/394, vente de 42 ares et 6 centiares de terre par Aubin Denizet à Isidore Godin.

[iv] Levassort dans les autres actes. L’orthographe n’est pas encore fixée.

[v] AD, 2 E 75/78.

[vi] AD, 4 U 24 NC, justice de paix du canton de Voves 15.5.1860.

[vii] Arrondissement de Châteaudun. La Terre, op. cit., p. 161.

[viii] Ségalen M., op. cit., p. 163.

[ix] AD, 2 U cour d’assises, 3e session de 1829, dossier Pagnier.


 

[i] Farcy J.C, Les paysans beaucerons, op. cit., tome 2, pp. 1096-1120.

[ii] Génération des petits enfants des cousins germains.

[iii] Cependant, les dispenses sont accordées facilement pour le quatrième degré. Burguière A., Histoire de la famille, t. III, le choc de la modernité, Livre de poche, Armand Colin, 1986, p. 110.

[iv] BMS de Viabon.

[v] Eure et Loir, Editions Bonneton 1994, p. 134.

[vi] A ce sujet, Legrand Y., « moissonneurs saisonniers en Beauce au XVIIIe siècle », SAEL, pp. 39-52, n° 91, 2007.

[vii] Augustins G., « Choix matrimonial et réseaux d’alliance en Beauce au XIXe siècle », Terrains, n° 4 mars 1985.

[viii] Félix Chapiseau, Op. cit.,  t. II, p. 10.

[ix] Marcel-Robillard C., Le folklore de la Beauce, t. XI, G.P. Maisonneuve et Larose, 1972, pp. 39-44.

[x] Farcy J.C, La jeunesse rurale dans la France du XIXe siècle, éditions Christian, Paris 2004. De son côté, Chapiseau observe que « les exemples sont communs de jeunes gens qui, avant de se marier, ont courtisé leur femme pendant quatre, cinq, six ans et plus » t. II, op. cit., p. 114.

[xi] La présence des 4 parents au mariage est relevée dans 25% des cas. Augustins G., art. cit.

[xii] Burguière A., op. cit., p.178. Les mariages d’inclination semblent plus fréquents dans les régions proches de Paris souligne Jean-Claude Bologne in Histoire du mariage en Occident, Hachette, Pluriel, 2005, p. 281.

[i] « Le Glaneur », novembre 1848.

[ii] Glossaire des parlers d’Eure et Loir. Beauce et Perche d’après l’enquête inédite de 1868, présenté par Pontoire J., et Fondet C., 1999, Chartres, SAEL.

[iii] AD, 1R 223, déclaration de Pierre Denizet au recrutement des conscrits de la classe 1812.

 

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