Un livre sur un « oublié de l’histoire » ? Explications.

livre Alain Denizet

Ce texte constitue l’introduction du livre  » Au cœur de la Beauce, enquête sur un paysan sans histoire »

        « Hier soir à six heures est décédé en cette commune Nicolas Aubin Denizet, cultivateur, âgé de 55 ans, demeurant à Germignonville où il est né, fils des défunts Charles-François Denizet et Marie-Françoise Perrault et époux de Marie-Louise Adélaïde Levassor. »

         Le 5 juillet 1854 à sept heures du matin, lendemain du décès, Pierre-Eugène, son fils et Philibert Thomain, son gendre, se présentent à la mairie où quelques mois auparavant Nicolas Aubin siégeait encore en qualité de conseiller municipal. Le maire Isidore Godin enregistre la déclaration et établit l’acte de décès en vingt petites lignes d’écriture régulière aux formules convenues, dernière trace d’une existence désormais ensevelie.

Aucune source familiale

       Ses cinquante-cinq années sur terre n’ont laissé aucun sillon visible, volontaire ou involontaire : écrits personnels, objets, affaires de justice ou mémoire des descendants ; rien n’a traversé le temps, à l’exception de sa signature au bas de registres.

Signature d'Aubin Denizet le 11 février 1827 sur l'acte de donation fait par sa mère ( AD, 2E 75/64)

Signature d’Aubin Denizet le 11 février 1827 sur l’acte de donation fait par sa mère ( AD, 2E 75/64)

      Cet arrière-grand-père de mon grand-père n’a laissé aucun écho dans les mémoires. Quand j’ai débuté un petit travail de généalogie il y a plus de vingt ans, les anciens n’avaient rien à dire sur lui et son prénom même avait été oublié. Malgré la filiation qui me rattache à lui, Aubin m’est étranger. Il partage, en somme, la postérité des engloutis du passé, millions d’individus ordinaires dont les existences, qu’on imagine volontiers sans relief, ont été diluées dans un « peuple » impersonnel. Ainsi, la recherche a débuté avec les registres de l’état civil et ses informations lapidaires : des noms, des prénoms, des dates et un métier. Ce point de départ minimaliste était aussi un choix, mon projet étant de procéder à une enquête avec la condition préalable que le dossier soit vide. C’était m’inscrire, toute proportion gardée, dans la lignée du livre d’Alain Corbin parti sur les « traces d’un inconnu », le sabotier Louis-François Pinagot[i], soit une pari original contrastant avec les approches traditionnelles.

     Les vies minuscules dans les livres d’histoire : de simples exemples…

        Des individus présentés comme ordinaires ont déjà fait l’objet d’études, mais ils ont laissé des témoignages, souvent écrits en fin de vie, quand précisément ils s’étaient éloignés de leur condition sociale initiale ou bien ils nous sont connus par d’épais dossiers judiciaires. Leurs parcours exceptionnels et la masse documentaire conséquente les singularisent et, en quelque sorte, les disqualifient pour l’approche historique envisagée.

      Un autre angle d’étude a été de saisir collectivement des groupes sociaux. En ce sens, les paysans beaucerons du XIXe siècle nous sont magistralement connus grâce à la thèse de Jean-Claude Farcy[ii], mais aucun d’eux ne s’est extirpé des séries statistiques pour accéder à la visibilité, à moins d’affleurer à titre d’exemple, le temps d’une page, pour disparaître à nouveau. Or, leur vie ne s’arrête pas au petit épisode relaté. Pourquoi l’historien ne tenterait-il pas de connaître mieux ces laissés pour compte ? Ces « gens de peu » ont aussi une histoire.

… D’ou un objectif : se glisser dans le monde d’un paysan sans histoire

     Pourtant, en dépit de son apparente pertinence, mon sujet était de prime abord un puissant concentré d’ennui : étudier un paysan oublié dans une Beauce sans relief en un demi-siècle souvent présenté comme terne ; à quoi bon ? Cette interrogation m’est apparue comme le fruit d’images convenues. C’est pourquoi je me suis lancé dans une longue enquête partant de l’hypothèse qu’il était possible de dégager de la chape des années enfouies la figure d’un homme, de découvrir les petits et grands événements de sa vie, d’en mesurer les ondes à l’aune de sa proximité géographique, affective et mentale et d’en apprécier l’importance au filtre de ses représentations ; autrement dit, se glisser dans son univers concret et conceptuel dans les limites de trois aires d’influence : le village, ses alentours dans un rayon d’une vingtaine de kilomètres et le lointain. Cette hypothèse, qui semble aller de soi, n’avait cependant jamais donné lieu à une investigation approfondie sur un paysan beauceron de la première moitié du XIXe siècle.

Les moissonneurs, Auguste Hoyau. Le Messager de la Beauce et du Perche, 1867. Cliché, Alain Denizet.

Les moissonneurs, Auguste Hoyau. Le Messager de la Beauce et du Perche, 1867. Cliché, Alain Denizet.

      En effet, si les témoignages de paysans abondent pour le XXe siècle, ils sont très rares pour le précédent et inexistants pour sa première moitié. La Beauce des premières décennies du XIXe siècle n’a pas son « Grenadou[iii] ». Ce récit s’emploie donc à combler une partie du vide. Cependant, la priorité donnée à Aubin pose en creux la question de l’échelle d’observation : pourquoi ne pas avoir privilégié son couple ou son village tout aussi obscurs ?

       Reconnaissons d’abord que centrer la problématique sur Aubin et Marie-Louise aurait rendu la tâche encore plus ardue et, pour tout dire, périlleuse. Si Aubin peut être cerné par sa visibilité sociale qui est liée à son statut d’homme, Marie-Louise est presque ignorée des archives, ce qui est le reflet de sa situation de mineure juridique. Une telle entreprise se serait donc apparentée à un pari impossible. Le cadre villageois, pertinent pour les études thématiques telles que la politisation, la sociabilité, les échanges, ne permet pas de retrouver de façon récurrente les mêmes personnes et de suivre leurs trajectoires. C’est un petit agrégat qui reste trop grand et dans lequel les individus auraient été encore perdus. Mais, éléments déterminants de l’univers d’Aubin, le couple et le village sont, de fait, très présents dans le livre, même s’ils n’en sont pas le pivot.

Une longue enquête…

      Je débutai l’enquête avec deux prénoms, Nicolas Aubin, pour ne retenir que le dernier par lequel il signait et était appelé. Préalable à la recherche proprement dite, j’ai reconstitué sa généalogie en notant ces précieux renseignements que sont les noms des parrains, des marraines et ceux des témoins aux inhumations et aux mariages. Une carte des affinités a dès lors pris forme, complétée par celle des relations de voisinage rendue possible par l’exploitation croisée du cadastre et des actes de notaire. La connaissance de ses familiers était la garantie de sélectionner par la suite, en un gradient allant de l’incertain au certain, les évènements et les affaires qu’il avait eu le plus de chance de connaître à leur contact et d’éliminer ainsi des informations, certes, passionnantes mais étrangères à son monde.

      La quête des traces qui menaient à mon personnage et à son environnement m’a conduit aux archives du département d’Eure et Loir : registres de notaires, arrêts et dossiers de la justice civile et pénale[iv], séries consacrées aux affaires militaires, politiques, culturelles et religieuses. Les archives communales de Germignonville – incomplètes mais somme toute assez bien conservées dans le grenier de la mairie – n’avaient jamais été étudiées à l’exception des registres paroissiaux, de l’état civil et du cadastre ; elles ont été un apport de première importance. Ces deux socles ont été complétés par des recherches ciblées aux archives nationales et à celles du diocèse de Chartres, par la lecture exhaustive du journal « Le Glaneur » de 1835 à 1851 et par les fonds privés de la famille de Cambray.

… Et à son terme , le puzzle d’une vie reconstituée

       Un jeu de patience a permis la collection d’informations, fragments qu’il a fallu trier, hiérarchiser, confronter puis assembler à la manière d’un puzzle qui aurait compté des milliers de pièces sans modèle préconçu ni notice de montage et dont l’assemblage était guidé par une règle d’or : Aubin en était la pièce principale autour de laquelle devaient s’ordonner les autres au sein d’un cadre qui aurait ses horizons.

       Le risque inhérent à ce projet était dès lors assumé, des morceaux pouvaient manquer et certains seraient placés en forçant un peu la matière. Toutefois, l’ambition n’était ni de reconstituer un puzzle parfait, ni d’écrire une biographie impossible, mais d’approcher au mieux un inconnu, fut-ce par ses contours en utilisant le biais de ses relations et en se référant au halo géographique dans lequel il évoluait. L’accès a pu cependant être direct car en de nombreuses occasions, nous savons où il est, ce qu’il fait et ce qu’il voit, soit un ensemble de faits qui débouche sur la saisie de son expérience individuelle.

        Ce livre n’a pas, faut-il le préciser, l’ambition d’établir l’archétype du cultivateur beauceron et ne prétend donc pas à la représentativité, même si l’évidence conduit à penser que ses pareils ont connu des éclats de vie similaires et un cadre local identique. L’utilisation de la notion « d’exceptionnel normal[v] » peut apporter une réponse à la question de la représentativité en pointant dans la trajectoire d’Aubin ce qui relève de la normalité ou de l’inattendu. L’objectif est par conséquent de poser des questions simples dont les réponses jalonnent les neuf chapitres de ce livre.

        La logique conduit à présenter en premier lieu ses divers horizons, à faire en quelque sorte un « tour de plaine », comme l’on dit encore aujourd’hui en Beauce, avant de faire plus ample connaissance avec sa famille, ses relations de voisinage et sa vie au village. Le coeur du livre est consacré à ses préoccupations quotidiennes – la terre et les biens – qui s’intègrent dans la perspective plus vaste des stratégies sociales. C’est enfin la perception des effluves urbains et lointains qu’il nous faudra appréhender en répondant à ces ultimes interrogations : son horizon s’est-il élargi par l’exercice des responsabilités munici-pales ? Quelle perception a-t-il pu avoir des changements et des grands évènements de portée nationale qui ont affecté son demi-siècle ?

         Poser ces questions, c’est vouloir y répondre avec le souci de réanimer la réalité par ce qu’il a vu et entendu, par ce qu’il n’a pu manquer de voir et d’entendre ou encore par ce qu’il ne pouvait savoir. Autrement dit, faire « l’histoire au ras du sol, en épousant le regard des acteurs disparus et non plus en posant sur eux un regard vertical, comme naguère les observateurs sociaux[vi] ».

       Avec Aubin, dans le village de Germignonville, un petit monde s’anime : ses proches, c’est-à-dire sa mère, son épouse, son fils Stanislas, ses beaux-frères Gosme ; ses voisins Claye, Riché, Duguet, Lefèvre et Cointepoids ; les notables du village, le baron de Cambray, son régisseur Godin ; la sage-femme Legrand et le vieux Dorson son mari. Sortis aussi de la poussière des archives, ils l’accompagnent encore au fil des pages.

[i] Corbin A., Le monde retrouvé de Louis-François Pinagot, Flammarion, 1998, p. 9.

[ii] Farcy J.C., Les paysans beaucerons au XIXe siècle, tome I et II, SAEL, 1989.

[iii] Prévost A., Ephraïm Grenadou, paysan français, Le Seuil, 1966. À partir d’une enquête orale.

[iv] La série des archives de la justice de paix de Voves, incomplète, ne démarre qu’en 1847.

[v] Revel J (dir.)., Jeux d’échelles, la micro-analyse à l’expérience, Gallimard, 1996, p. 77.

[vi] Corbin A., Historien du sensible, entretiens avec Gilles Heuré, La Découverte, 2000, p. 164.

 

Chapitre  1

One thought on “Un livre sur un « oublié de l’histoire » ? Explications.”

  1. Bonjour cousin!
    (de loin certes..)

    Car si votre aïeul s’appelait Aubin Denizet, le mien s’appelait Raphaël Gosme, et je n’arrive pas à me procurer votre livre.

    Merci de me donner une piste pour me le procurer si cela est possible

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Histoire de Beauce et d'ailleurs