13 décembre 1959, Dreux : malaise d’Édith Piaf, fin de tournée

Une tournée à bout de force.

Rongée par l’alcool et les médicaments, victime de deux accidents de voiture, affaiblie par une opération de la pancréatite en septembre, brisée par la fin de sa liaison avec Georges Moustaki… c’est à bout de force qu’Édith Piaf entame le 20 novembre 1959 une nouvelle tournée. Elle passe par Dreux le 13 décembre. Se souvint-elle avoir chanté à 7 ans, à la caserne de Billy, accompagnée de son père ?

La République du Centre, 16 décembre 1959.

Première partie réussie de ses protégés

Des coulisses, voix lasse, assise sur une chaise, elle présente ses protégés à qui revient la première partie. Très réussie. Un illusionniste, trois jeunes chanteurs prometteurs et Nita Raya, chanteuse et danseuse confirmée – ancienne compagne de Maurice Chevalier – sont chaleureusement applaudis. Mais le public est venu pour « La Môme ».

La salle des fêtes de Dreux où se produit Edith Piaf le 13 décembre 1959. DR.

Un public moins nombreux que prévu, note toutefois le journaliste drouais René Robinet dans La République du Centre car, malgré son nom, « la salle des fêtes est loin d’être pleine ». La publicité faite autour de son malaise sur scène à Maubeuge quelques jours plus tôt ont-ils découragé certains de ses admirateurs ?  Quoi qu’il en soit, Edith Piaf fait à peine cinq cent entrées payantes, deux cent de moins que les Compagnons de la Chanson qui l’ont précédée la même année au même endroit.

Edith Piaf. DR.

Entracte interminable, malaise en coulisse

La première partie est achevée, le public attend Piaf. Mais l’entracte est interminable. Un quart d’heure, une demi-heure, puis une heure…. Le public attend, ignorant ce qui se noue derrière les rideaux. Edith Piaf a fait un nouveau malaise. Témoin, René Robinet décrit un véritable calvaire : « Elle flotte dans des vapeurs d’éther, effondrée sur une chaise… Penchés sur elle, musiciens, artistes et amis la supplient de ne pas aller sur scène. Juchés sur des chaises, au coude à coude, des photographes s’efforcent de fixer sur la pellicule le pathétique de cette scène. »

La République du Centre, 15 décembre 1959.

« La môme » écarquille de temps en temps des yeux agrandis, noyés dans l’ivresse des drogues et des médicaments. » Elle sanglote : « Ils ont payé pour m’entendre, si je ne chante pas à Dreux, je mourrai ». Les traits ravagés, elle sort de sa loge, rentre en scène, tente de répéter. Rien ne va malgré la piqûre de solucamphre administrée par un docteur Drouais. Mais elle s’entête : « Chanter, je n’ai plus que cela au monde. » Entre sa santé et le public, elle a toujours choisi. Finalement, comme elle l’avait fait à Maubeuge, elle envoie promener son entourage : « Je veux chanter, je vous dis que je veux chanter ! »

Alors, chanter malgré tout

Il est près de minuit quand, au lever de rideau, les cinq-cents spectateurs la découvrent, visage exténué, chancelante. Une main cramponne le piano, l’autre a saisi le micro.

Edith Piaf interprète son dernier succès à Dreux. DR.

Transcendée par la musique et la ferveur de la foule, habitée par un extraordinaire automatisme, la « môme Piaf » se retrouve. Si ses gestes mesurés trahissent sa faiblesse, sa voix est là qui fait vivre dix chansons dont « Les ballets des cœurs » et « son dernier succès, « L’homme à la moto ».  Mais une nouvelle fois, en proie à une défaillance, raconte un témoin du concert, elle bafouille son texte.  Le rideau tombe [1]. Contre l’avis de ses proches, elle reprend et  clôt son récital par « La foule ». Le public l’acclame. C’est Piaf, elle a tout donné. Elle a chanté quarante minutes « à la limite de la résistance humaine », écrit Roger Robinet qui s’interroge : « Comment ne s’est-elle pas écroulée ? »  Mais à peine le rideau gris est-il baissé qu’Édith Piaf s’effondre. Nouveau malaise, nouvelle piqûre de solucamphre.

À une heure du matin, elle sort de la salle des fêtes entre deux silhouettes qui la soutiennent jusqu’à une DS. Deux cent admirateurs stationnent dans le froid. À son passage, fusent des mots d’affection, manière d’hommage, « Au revoir Edith ».

Hospitalisée une nouvelle fois à Besançon, en 1962 DR.

Dreux fut la dernière date de sa tournée, baptisée par la presse « tournée suicide ». Hospitalisée, plongée dans une cure de sommeil, elle poursuivit sa convalescence dans sa résidence des Yvelines, à Condé-sur-Vesgre. Avant, incorrigible, de brûler encore ses ailes par les deux bouts. Quinze jours plus tard, elle chantait à l’Olympia. Édith Piaf est décédée le 10 octobre 1963.  Elle n’ avait pas 45 ans.

[1] Merci à Jean-Pierre Lesage pour cette précision.

En savoir plus : La République du Centre, 15 et 16 décembre 1959.