1902, Nogent-le-Rotrou : l’histoire de l’escroc en soutane

Né à Coudreceau en 1869, tôt orphelin de père, le petit Guillaumin avait été envoyé au Petit séminaire de Nogent-le-Rotrou[1], avant de fréquenter le Grand séminaire de Chartres. Après son vicariat à Illiers, il avait retrouvé en 1897 un univers familier, celui du petit séminaire de la cité Percheronne où il avait été nommé professeur de dessin.

Source : perche Gouethttpswww.perche-gouet.nethistoirephotos.phpimmeuble=291

Les dépenses inconsidérées de « chipie »

 Peu assidu à ses fonctions, l’abbé manifestait, en revanche, une piété ostentatoire et maniérée qui lui valait de ses élèves le surnom de « chipie ». Surtout, il dépensait sans compter – sur ces deniers, disait-il – pour l’ornement de la chapelle et les chasubles des enfants de chœur.  L’abbé Guillaumin avait sans doute désappris ces versets de l’Évangile où Jésus chasse les marchands du Temple. Car cet homme soigné de sa personne, portant bas et écharpe de soie, souliers vernis à boucles d’argent, était surtout fort occupé à traiter chaque jour son volumineux courrier relatif à ses affaires.

Une du Matin, 14 octobre 1902.

Plumer Mme Civet avec un banquier ? 

Comme ses relations l’avaient introduit dans les beaux salons parisiens, il y rencontra au début de l’année 1902 la dame Civet, jeune divorcée de l’explorateur et entrepreneur Mourichon[2], et riche de 500 000 francs en argent et en titres qu’elle songeait à faire fructifier sans vouloir s’en occuper elle-même : les affaires l’ennuyaient.

Obligeamment, l’abbé lui recommanda la Banque générale de la Bourse de Paris dirigée par le nommé Malleval et comme la dame Civet tardait, il lui envoya un courrier insistant. « Vous ne faites pas tout ce que vous m’avez promis. Je ne vous veux que du bien. Je pourrai vous faire ce que j’ai déjà fait pour Mme R M de Reims, Elle m’avait déposé 350 000 francs et au bout de cinq ans, je lui ai remis 130 000 de bénéfices ». Il termine sa termine sa lettre en offrant ses services pour une autre cause : l’obtention par le Vatican de l’annulation de son mariage afin qu’elle puisse se remarier religieusement. Justement, lui écrit-il, « Je connais très bien le cardinal M… qui est à Rome[3] ».  En la matière, c’est un autre prélat –  le chanoine Rosenberg – qui soutira 60 000 francs à la jeune divorcée[4].

Le Matin, 26 octobre Mme Civet.

L’abbé Guillaumin interpellé en pleines agapes

Cédant aux sirènes de l’abbé Guillaumin, Mme Civet retira ses titres de l’établissement, les confia à l’abbé qui les plaça chez son ami Malleval. Pendant trois mois, elle empocha des intérêts faramineux de 25%, puis comme sœur Anne, elle ne vit plus rien venir. Escroc au passé sulfureux, Malleval avait dilapidé les fonds et perdit le reste en opérations fumeuses. Quand Mme Civet l’assigna au tribunal, l’oiseau s’était envolé à Bruxelles.

Restait l’abbé Guillaumin, intermédiaire certain, complice possible. La police procéda à son arrestation le 14 octobre 1902 alors qu’il recevait à déjeuner dans ses appartements de la rue Chaillou les administrateurs d’une société financière parisienne. Prévenu par sa domestique au moment où il s’apprêtait à servir la friture de goujon, l’abbé s’éclipsa sans prévenir ses convives.

Une du Petit Parisien, 21 octobre 1902.

Son interpellation fit sensation d’autant que nombre de notables, d’ecclésiastiques du département ( deux prêtres du petit séminaire et le vicaire général de l’évêché) et son frère – établi en Amérique – lui avaient confié leurs économies.

Après la confession, direction la Santé

Habillé d’une redingote noire, l’abbé Guillaumin n’avait conservé que son chapeau d’ecclésiastique quand, le 15 octobre, il fut interrogé à Paris par le juge d’instruction. Reconnaissant s’occuper de placements de fonds, il se défendit toutefois d’être un rabatteur : « J’ai donné un simple conseil. J’avais dans le banquier Malleval la plus entière confiance et j’ai été moi-même sa dupe ». Une duperie qu’il estimait à 170 000 francs… D’ailleurs, en manque d’argent, il avoua au juge qu’il avait dû recourir « à un emprunt pour mes besoins personnels[5] ». Sa situation financière était, de fait, très mal engagée.  Ses trois maisons étaient hypothéquées, ses fournisseurs n’étaient pas payés et il devait six mois de gage à sa bonne[6]. Ce qui n’était pas une raison pour berner une femme. Le juge le fit transférer sur le champ à la prison de la Santé.

la Loi, 4 janvier 1903.

L’escroc en soutane condamné

Menacé de faillite, l’escroc en soutane fut mis à l’ombre à Paris, puis remis en liberté provisoire en attendant le procès. Il eut lieu le 27 novembre 1903 sans l’abbé qui avait trouvé prétexte pour rester en prison. De ses quatre murs, il prit sa plume pour écrire au juge, niant avoir reçu des commissions pour ses conseils. L’abbé Guillaumin fut condamné à deux ans d’incarcération.

Contexte oblige, cette affaire fit les choux gras de la presse anticléricale locale et nationale. « Tout dans la calotte est vol, mensonge et chantage », résuma La Lanterne le 20 octobre 1902.  Malleval, le banquier véreux, courrait toujours.  La dame Civet dont la fortune avait été allégée par « la colossale escroquerie » dut se contenter de 10 000 francs de rente au lieu des 80 000 espérés. Quant à l’abbé Guillaumin, La Dépêche d’Eure-et-Loir annonça le 11 juillet 1905 qu’il était décédé à la prison de Fresnes. Sans autre commentaire.

[1] Ce Petit Séminaire ouvrit en 1853. Sa particularité était de préparer à la carrière ecclésiastique ainsi qu’aux carrières civiles.

[2] Entrepreneur de travaux publics, entrepreneur général des bâtiments de l’Exposition Coloniale de1889. Il fit des expéditions dans l’actuelle Ethiopie avec le prince Henri d’Orléans en 1897.

[3] Cité par Le Journal du 22 octobre 1902

[4] L’abbé Guillaumin fut exonéré ce péché-là. 

[5] Le Petit Journal 17 octobre 1902.

[6] L’ Eclair, 22 octobre 1902.