Production de masse et protection du consommateur 

Dès 1906, l’industrialisation de la production de viande suscite de vifs débats aux États-Unis. En 1906, Upton Sinclair publie La Jungle, roman qui s’inspire de l’enquête qu’il a menée dans les abattoirs de Chicago. Le Petit Parisien en extrait les détails les plus répugnants : «  Lorsqu’un être humain tombait dans une des chaudières où se confectionnaient les horribles mixtures, on ne prenait point la peine de l’en retirer ; il devenait chair à saucisses… En France,  La loi du 1er août 1905 a crée « les délits de tromperie et de falsification ». Son article 2 spécifie que seront punis  » ceux qui exposeront, mettront en vente ou vendront des denrées servant à l’alimentation de l’homme ou des animaux, des boissons et des produits agricoles ou naturels, qu’ils sauront être falsifiés, corrompus ou toxiques ». C’est précisément l’enjeu de l’affaire de la cité Dunoise.   

« Terrible menace pour la santé publique » ?

Abattoir de la Villette en 1922, DR.

Crise sanitaire et titre choc en une du Matin le 3 décembre 1927 : « Des viandes avariées ont-elles été expédiées de Châteaudun à Paris et à Orléans ? » La question sous-tend la méfiance envers l’abattoir industriel et nourrit – déjà – les peurs associées à la production de masse. Le Matin titre sur « une terrible menace pour la santé publique ».  Chacun a en mémoire le scandale des abattoirs de la Villette  de 1922, malpropres et privés d’installations frigorifiques…. A Châteaudun, tout est parti d’une enquête diligentée par le maire : des bêtes malades, impropres à la consommation, dont le vétérinaire avait prescrit la « dénaturation » seraient sorties de l’abattoir sans avoir arrosés de liquide corrosif. L’affaire avait été ébruitée auprès des journaux nationaux par des « gens » qui, suivant l’édile, avaient intérêt « à provoquer un scandale ».

En une du Matin, le 3 décembre 1927

« Les étranges pratiques de l’abattoir »

Avec le conditionnel de circonstance, Le Matin évoqua les étranges pratiques de l’abattoir : des bêtes crevées y étaient découpées, des voitures de boucherie s’y rendaient nuitamment et la viande avariée était ensuite écoulée sur les étals de la ville et expédiée – qui sait ? – à Paris et Orléans « par des commerçants dénués de tout scrupule[1] ». Le suicide du préposé à l’abattoir, après avoir interrogé plusieurs fois par la police, fut interprété comme l’aveu de sa culpabilité d’autant qu’en trente ans de métier, selon Le Matin, il s’était déjà attiré des réprimandes pour manquement dans son service. Circonstance aggravante, sans en avoir le droit, il détenait le cachet d’estampille qui décidait du sort des viandes. Son corps avait été retrouvé ans les eaux du Loir. Mais sa veuve, interviewé, attribua son suicide « à cause de tous les tracas qu’on lui a fait à propos de cette affaire ». C’était la première fois que cet homme de 65 ans avait maille à partir avec la justice

La mise au point du maire

Boucherie de Châteaudun, à l’angle de la rue Gambetta. DR.

Devant la polémique qui enflait, le maire de Châteaudun se fendit d’une lettre ouverte que publia la presse d’Eure-et-Loir. Oui, il reconnaissait des failles dans l’organisation de l’abattoir puisqu’il prévoyait des modifications au règlement ; peut-être, de la viande malsaine avait quitté l’abattoir, mais « rien ne prouvait qu’elle ait été livrée à la consommation ». Enfin, réglant ses comptes, il conseilla aux Dunois de manger « bifteck et gigot » plutôt que de se « régaler de la lecture de certains articles tendancieux », mettant en cause « des journaux étrangers à la localité ».

Fausses rumeurs, vrai mort

Dans un entrefilet du 16 février 1928, Le Petit Parisien fit part des conclusions de l’enquête : aucune chair corrompue n’avait été vendue aux consommateurs, « voilà qui tranquillisera la population au point de vue de la santé publique ». Quant au préposé aux abattoirs, affolé à l’idée d’être assigné en justice, il était innocenté.  Dans l’intervalle, il s’était donné la mort. Le Matin qui en avait fait sa une n’en dit pas un mot.

[1] Le Matin, 4 décembre 1927

En savoir plus : Le Petit Parisien, Le Matin, décembre 1927.