1940, Sorel-Moussel, le drôle d’exode de Michel Monet, fils du maître de l’impressionnisme

Les histoires liées à l’exode de 1940 sont légion, mais les deux qui suivent ont ceci de particulier qu’elles concernent Michel Monet, le fils du maître de l’impressionnisme.

Michel Monet, Sorel Moussel

Michel Monet dans sa propriété de Sorel-Moussel. DR.

Acte 1. L’accident à Senonches.

À 13 h 30, ce 10 juin 1940, Michel Monet quittait « les Blondeaux » sa propriété de Sorel-Moussel. Ce passionné d’automobile était au volant de sa luxueuse Delahaye 18 chevaux. À bord, Mme Monet, sa cuisinière Camille Chavanne et deux réfugiés, Pierrette Mothe, évacuée d’Epernay avec son fils de dix-huit mois. Monet, chez qui la jeune femme avait fait halte depuis quinze jours, lui avait « proposé de la conduire dans le centre de la France ».

Michel Monet, accident

Le témoignage de Pierrette Mothe et de la cuisinière de Monet. Archives départementales d’Eure-et-Loir, 3 U 30.

Delahaye 18 chevaux contre 202 Peugeot.

Mais à 15 h 15, à la sortie de Senonches, au carrefour de la route de la Loupe et de Belhomert, c’est l’accident. Monet refuse la priorité à droite à la 202 des époux Bougard, eux aussi poussés par l’exode : leur maison de Verneuil venait d’être bombardée et, traumatisé, le couple s’apprêtait à gagner la Sarthe. Percutée de plein fouet, la Peugeot se retourna et sa passagère fut éjectée. Gravement blessée, elle est évacuée par camion à l’hôpital de Senonches tandis que, miracle, son mari ainsi que les cinq occupants de la voiture de Monet s’en sortaient avec quelques contusions.

Michel Monet, accident

La Delahaye de Monet au premier plan a peu souffert de l’accident au contraire de la 202 Peugeot retournée à l’arrière plan. Archives départementales d’Eure-et-Loir, 3 U 30.

Michel Monet jugé responsable de l’accident.

La belle Delahaye de Monet fut réparée le lendemain à Dreux  au garage Favières et Monet poursuivit son périple vers la Creuse. Le 4 mars 1941, le tribunal correctionnel de Dreux le jugea responsable de l’accident bien qu’il roulât à vitesse modérée alors que, selon Mme Monet, la 202 filait «« comme un bolide[1] ». Le fils du peintre dut s’acquitter de 50 francs d’amende. Une peccadille au regard de sa fortune.

Acte 2.  Le vol des tableaux à Sorel-Moussel.

L’affaire n’est pas banale car s’il s’agit d’un vol pendant les troubles de l’exode, le délit se chiffre cette fois en millions : ni produits d’épicerie, ni vêtements, l’objet du litige est sa collection de tableaux.

Michel Monet Sorel-Moussel

La propriété de Michel Monet à Sorel-Moussel, « les Blondeaux » . Elle fut construite en 1929. DR.

La villa « Les Blondeaux » pillée.

De retour d’évacuation en octobre 1940, écrit La Dépêche d’Eure et loir, Michel Monet constata que sa villa de Sorel-Moussel avait subi un pillage en règle. La cave avait été vidée de ses quatre-cents bouteilles, l’argenterie s’était volatilisée mais plus que tout, dix-neuf tableaux avaient disparu parmi lesquels des œuvres de son père, de Renoir et de Cézanne. Rien de moins.

Le demi-frère de Michel Monet,Jacques Hoschedé, en cause. 

L’enquête, rondement menée, démontra que son demi-frère, Jacques Hoschedé[2] – fils d’un premier lit de la seconde épouse de Claude Monet – les avait entreposés dans son appartement parisien et dans sa résidence de Sorel-Moussel et pour partie chez trois habitants de la commune pour services rendus pendant l’évacuation…

Jacques Hoschedé, enfant. Détail d’un tableau de Claude Monet ( vers 1880) DR.

Tous protestèrent de leur bonne foi : Hoschedé avait voulu protéger les chefs-d’œuvre des pillards tout en reconnaissant toutefois qu’il en avait gagé deux en échange d’un emprunt ; quant aux trois receleurs, ils ignoraient la valeur des toiles reçues… qu’ils avaient tout de même pris soin de dissimuler. Michel Monet demanda la clémence de la justice pour son demi-frère. 

Le jugement du tribunal de Dreux.

Claude Monet, vol de tableaux

La Dépêche d’Eure-et-Loir rapporte le jugement du 7 janvier 1941.

Le tribunal correctionnel de Dreux rendit son jugement le 7 janvier 1941. Les quatre prévenus furent condamnés à la prison avec sursis – huit mois pour Hoschedé et trois pour ses complices – ainsi qu’à 5 000 francs de dommages et intérêts pour le préjudice moral résultant du vol des tableaux. Hoschedé était en outre sommé de restituer « Coucher de soleil » et « Vue d’Étretat », les deux tableaux gagés, sous astreinte d’une somme de 150 000 francs et devait, enfin, s’acquitter de 6 000 francs de dommages et intérêts pour les bouteilles et l’argenterie. Il mourut six mois après le verdict, à l’âge de 72 ans.

À la mort de Michel Monet en 1966, tué dans un accident de voiture à Vernon, sa collection de tableaux fut versée au Musée Marmottan.

[1] Mais souligne le rapport de police, « la vitesse n’était pas réglementée à cet endroit ». Et le conducteur assura qu’il était à 40 km/heure… Le dossier de l’accident de Monet est aux archives du département d’Eure-et-Loir sous la cote 3 U 30.

[2] Jacques Hoschedé est né à Montgeron le 26 juillet 1869. Il est le fils d’Ernest Hoschedé et d’Alice Raingo. Elle épousa Monet en 1892 après la mort de son mari. Mais précurseurs des familles recomposées, Alice Hoschedé et Chaude Monet vivaient en concubinage depuis la fin des années 1870 avec leurs enfants respectifs, huit au total.  Jacques Hoschedé et Michel Monet ont donc été élevés ensemble à Poissy, puis à Giverny.  

[3]