L’armistice signé depuis six mois et…. toujours pas de démobilisation 

L’armistice a été signé le 11 novembre 1918. Pourtant, en avril 1919, plus de deux millions de soldats étaient encore encasernés car le gouvernement avait repoussé la démobilisation tant que la paix avec l’Allemagne n’était pas actée, un argument devenu caduc avec la signature du traité de Versailles le 29 juin 1919. Après des années de guerre, de souffrances, de sacrifices, les poilus grognaient : ils  voulaient remiser leurs uniformes, retrouver leur famille, leurs racines ou à tout le moins être convenablement nourris à la cantine…

Le mécontentement monte

Des « poilus » chartrains. Fonds Macé, Médiathèque de Chartres.

Des officiers avaient été avertis par des rumeurs que le mécontentement couvait et pouvait dégénérer. Le 1er juillet, ils se postèrent  à la gare de Chartres dès 18 heures. La place était particulièrement animée car c’était l’heure où les trains apportaient les journaux de Paris, donc les nouvelles fraîches. L’annonce d’une démobilisation peut-être. Les espoirs furent  douchés. Rien, il n’y avait rien : le train avait une heure trente de retard… La tension monta. Les gradés tentèrent de disperser les groupes, de les raisonner en leur faisant valoir les sanctions graves auxquelles ils s’exposaient s’ils manifestaient et que, argument suprême, la démobilisation « était rendue difficile par la mauvaise volonté du boche ». Sans succès.

Manifestation des poilus dans Chartres

La caserne Marceau, Chartres.

Alors, de 19 heures à minuit, près de cinq-cents militaires, infanterie et artillerie mêlées, exprimèrent leur impatience en battant les pavés des rues de la ville, chantant sur l’air des lampions « À bouffer », « Démobilisation » ou encore en moquant le chef du gouvernement « Hou, Hou, Clémenceau[1] ». Le soldat Aubin qui était à la tête des frondeurs  claironnait qu’il ne « saluerait plus les couleurs » et avait prévenu « qu’il allait retourner le poste avec les hommes et les gradés qui étaient dedans ». De la gare, les troupiers se rendirent au kiosque de la Butte aux charbonniers, gagnèrent la place des Epars, puis la contestation emprunta les petites rues du centre-ville, défia les autorités Place de la préfecture avant de gagner la rue Saint Pierre où était cantonné le 150 ème régiment.

A la caserne !

AD 4 M art 21. Extrait du rapport du commissaire de police Pitois au préfet d’Eure-et-Loir, 2 juillet. 

La contestation franchit un cran : en plus des slogans, les soldats  forcèrent les grilles et se précipitèrent vers les locaux disciplinaires, les portes furent ouvertes et les détenus rendus à la liberté. Le même traitement fut appliqué aux 26 ème et 102ème régiments sans que, note le commissaire Pitois, « l’autorité militaire impuissante ne vint à bout de les calmer ». Aucun acte malveillant n’avait été, en revanche, commis en ville.

L’incendie peina à s’éteindre : le lendemain, alors que les quartiers étaient consignés, des soldats bravèrent encore l’interdiction pour relancer le mouvement. L’un d’eux, le nommé Barbu avait  traité de « lâcheur » ceux qui se défilaient.

Les quartiers furent déconsignés le 4 juillet en l’honneur de la fête nationale des Etats-Unis. La  bienveillance du  commandant  de la place de Chartres était assortie de considération paternelle –  « je compte sur le bon esprit des troupiers raisonnables » –  et de menaces à peine voilées – «  les cris et les manifestations des militaires ne feront pas avancer d’une heure la démobilisation, tout au plus risqueront-ils de la retarder pour certains. J’ai reçu une mission. Quoi qu’il arrive, elle sera exécutée jusqu’au bout ».

Conseil de guerre pour les mutins

Célérité de la justice militaire : le 22 août, vingt-et-un soldats, qui tous avaient vécu l’enfer du feu[2], étaient traduits devant le conseil de guerre du Mans. Des « vauriens », avait écrit le commandant[3].  

Les meneurs payèrent leur rébellion de cinq ans ferme, dix d’entre eux bénéficièrent d’un sursis. Le Petit Parisien en fit des mutins tandis que L’Humanité dénonça un jugement qui « frappait d’une manière odieuse des poilus qui, avec juste raison, protestaient contre le régime abominable du militarisme des casernes ». Le mécontentement contre la démobilisation à retardement toucha aussi d’autres villes à l’instar de Toulouse (où le 1er juin 1919 les hommes du 117 ème régiment d’artillerie lourde fracassèrent des vitrines du centre-ville) et de Versailles en mars 1920. La cessation de l’état de guerre fut décrétée en octobre 1919 et la démobilisation qui concernait cinq millions d’hommes ne fut achevée qu’en mars 1921.

 

 

[1] Clémenceau était alors Président du conseil, c’est-à-dire l’équivalent du premier ministre

[2] Et pour certains titulaires de décorations.

[3] AD 4 M art 21. Rapport du commissaire de police Pitois au préfet d’Eure-et-Loir, 2 juillet.