Chartres, drame en maison close

 

Prostitution et réglementation en France à la Belle Epoque

Depuis 1804, la prostitution était réglementée en France. Des maisons closes existaient dans toutes les villes. Il y en avait plusieurs à Chartres, entre le 15 et le 23 de la rue aux Juifs:  « Chez Germaine », ou « Au Chat noir », la plus réputée. Dans son roman, La Terre, Zola évoque celles de Châteaudun.

Réclame pour une maison close, rue aux juifs. Les notables pouvaient prendre rendez-vous par téléphone, en toute discrétion. ( archives départementales d’Eure-et-loir, collection Jusselin 7 Fi 361-4)

Il était presque d’usage que les conscrits s’y rendent après le tirage au sort. Les pensionnaires des maisons de tolérance étaient fichées et soumises à un examen médical régulier, un système qui n’empêchait pas ni le racolage public ni la tentation de la prostitution à domicile. Le crime du 24 novembre 1908 s’inscrit dans ce contexte. Il a pour cadre une maison close chartraine et pour protagonistes la fille Hervé et le nommé Rogron, un jardinier de Conie-Molitard.

Rogron à Odette : la promesse de la « galette »

Quand, le 25 mai 1909, ce dernier est introduit dans la salle de la cour d’assises, vêtu d’une jaquette noire de coupe impeccable et les moustaches cirées, il paraît aussi détendu que s’il assistait à une comédie de boulevard. Il risque pourtant la mort pour avoir assassiné Odette Hervé qui exerçait dans une maison close, 15 rue aux juifs, et dont il était un fidèle client depuis le mois d’octobre 1908.

Extrait d’une lettre de Rogron à Odette, Archives d’Eure-et-Loir, dossier 2 U 687.

Rogron s’était entiché de la jeune femme, lui écrivant des lettres enflammées dont il copiait les mots doux dans les romans-feuilletons. Il lui demanda sa main. Illettrée, la prostituée fit répondre des banalités par une pensionnaire des lieux et se garda bien de s’engager. D’autant que Rogron n’envisageait pas de lui faire cesser l’activité par laquelle il l’avait connue, mais lui faisait juste miroiter une montée en gamme : « Tu ferait [sic] ce que tu fais aujourd’hui. Mieux, tu aurait ta chambre en ville, mais alors chez toi avec des vieux qui ont le sac, autrement dit de la galette [argent]. En maison, vous êtes obligée d’aller avec toute sorte de monde. Dans ta chambre en ville, tu ferait toujours cela avec des gens propres ».

Il lui promet des cadeaux : « Quand j’irai te voir, je te porterait un beau lapin de garenne et puis on fera une petite partie ». Si elle venait à refuser son offre, Rogron a son plan, ainsi exposé : «   Je me déciderai avec celle qui fait tes lettres car elle ferait mon affaire, car je tiens à me marier avec une débrouillarde ».

Le 24 novembre, Rogron annonce à sa mère qu’il part pour Chartres. Après une halte arrosée à Bonneval, il prend le tramway pour Chartres. A 19 heures 30, il est rue aux juifs.

Trois détonations

Au comptoir, Rogron commence par se plaindre de l’accueil glacial de sa bien-aimée, mais lui offre à boire et règle en caisse les deux francs de la passe. Tous deux montent à la chambre. Soudain, le drame en trois détonations. L’enquête démontra que La jeune femme mourut sur le coup d’une balle dans le dos ; Rogron survécut à celles qu’il s’était logées dans la poitrine. Selon ses dires, après l’acte consommé, le ton était monté car sa protégée avait exigé un « cadeau » en sus des deux francs. Ce dont la tenancière douta : Odette avait un « bon caractère et n’était pas une fille à créer un incident ». La vérité était que Rogron avait tué car Odette refusait de le suivre.

Avait-il prémédité son acte ? Les témoins furent formels. Au café de Bonneval, il avait fanfaronné : « Je vais à Chartres pour me marier avec une femme qui m’a écrit deux lettres et si elle ne veut pas, je lui casse la tête avec cet objet-là. » C’était un revolver.

Aux assises, l’assassin impassible

La cour d’assises, Chartres. DR.

La mauvaise impression donnée par l’accusé au tribunal fut confirmée par ses antécédents. Jugé paresseux, brutal avec sa mère et sa sœur, exigeant d’elles leur salaire quotidien pour ses dépenses, toujours armé, il était la terreur du pays et avait déjà été condamné trois fois pour coups et blessures. À la fin des débats, Rogron concéda, séchant des larmes, qu’il regrettait son acte. Mais L’assassin de la rue aux juifs accueillit le verdict du jury – vingt ans de travaux forcés – bras croisés, avec un sourire. Milieu de la prostitution, milieu de violence : l’affaire Rogron est contemporaine de « Casque d’or », fille de rue maltraitée, incarnée au cinéma par Simon Signoret.