Le double assassinat  de Lutz-en-Dunois, 10 juin 1913.

Lors du procès d’une jeune fille de 16 ans de Béville-le-Comte qui avait, en 1909, sauvagement assassiné sa voisine pour quarante francs, le président des assises avait dit son inquiétude face à la montée de la criminalité juvénile[1]. Il traduisait un sentiment répandu dans l’opinion publique, nourri par des crimes retentissants aussi bien dans les villes par les fameux « apaches[2] » que dans le milieu rural[3] et que vint conforter en Eure-et-Loir celui commis le 10 juin 1913 à Lutz-en-Dunois contre les époux Gouin, vieillards de 68 et 71 ans.

Echappés de la colonie pénitentiaire de Lamotte-Beuvron

Source : Cercle généalogique du Perche-Gouët

Petits délinquants, Marie et Duransel, âgés respectivement de 16 et 15 ans, s’étaient enfuis le 7 juin de la colonie pénitentiaire de Lamotte-Beuvron et vivaient de rapines et de mendicité. Leur errance les amena trois jours plus tard à Lutz-en-Dunois, au hameau de Bassonville composé de deux maisons. Il était 17 heures 30 quand ils virent la femme Gouin sur le pas de sa porte. Duransel réclama du pain, mais essuya un refus vexant : la paysanne fit comprendre que le pain était cher et qu’elle, elle l’achetait. Elle paraissait vivre seule et, des quelques mots échangés, il en déduit qu’elle était sourde d’oreille. Comme de surcroit sa ferme était isolée, elle était la victime idéale.

Le plan des deux « gamins à tête de forçat »

Le Petit Parisien, 31 juillet 1913.

Marie échafauda le plan : « C’est bien ! On l’assommera et quand on l’aura tuée, on la volera[4]. » En attendant la nuit, les deux évadés, fatigués par leur expédition, dormirent dans un champ de luzerne au dos d’un arbre, après avoir fumé des mégots de cigarette ramassés sur la route.

Vers onze heures, armés d’une paire de ciseaux à tonte de mouton convertie en poignard qu’ils avaient dérobée à la colonie, ils pénétrèrent dans la cour de la ferme où ils dégottèrent un vieux canon de fusil en guise d’assommoir. Ils démastiquaient une fenêtre de la « petite chambre » quand un grincement réveilla la dormeuse. Une lumière inonda la pièce. Marie et Duransel se retirèrent précipitamment dans la cour et de là découvrirent avec stupéfaction, par les fentes des volets, les allées et venues de deux personnes : la femme Gouin avait un mari.

Plan des lieux, Archives départementales d’Eure-et-Loir 2 U 2 707

 

 

 

 

L’assassinat

Estimant à minuit le couple rendormi, Marie et Duransel s’introduisent par la fenêtre, puis entrent dans la chambre des époux à pas de loups. Guidé par leur respiration, Marie localise les deux têtes, puis leur assène deux coups  avec le canon à fusil. Tandis que la femme Gouin tombe au pied du lit, inanimée,  le père Gouin, d’un bond, se dresse, terrorisé. Marie le frappe alors de coups redoublés cependant que Duransel l’achève à coups de poignard. Considérant que les deux époux « avaient leur compte », les assassins vont à la cuisine « faire de la lumière ». Mais de retour dans la chambre, ils trouvent la femme Gouin assise sur son lit, hagarde, mais vivante.  D’un coup, Duransel « l’étend raide ».

Enfin, les deux criminels fouillent les armoires, font main basse sur des vêtements, des souliers, des cravates, une montre et vingt-quatre francs. Avant de décamper, ils mangent – ce sont leurs mots – « de bon appétit » et troquent leurs habits ensanglantés contre des tenues propres.

Vingt ans de prison

Leur interpellation fut rapide. Dès le matin, la  voisine signala aux gendarmes qu’elle avait aperçu la veille deux jeunes trimardeurs qui quémandaient du pain à la porte des Gouin. Le lendemain, la reconstitution eut lieu sous les huées de la foule qui criait : « À mort. »

Le Petit Parisien, 12 juin 1913

 Si ce double assassinat fut promut en une des journaux nationaux, c’est en raison de la jeunesse des criminels, de l’acharnement sur les corps – «  férocité sauvage » écrit le procureur -, et surtout de leur détermination à tuer, laquelle était motivée, non par la  faim, mais par, avouèrent-ils sans remords, le besoin de se venger  « sur cette paysanne [la femme Gouin] de ce que les paysans font tous leurs efforts pour les faire reprendre lorsqu’ils s’évadent ». En juillet, Le Petit Parisien annonça le procès par une photographie et par ce titre : «Des  gamins à tête de forçat ».

Promis à la guillotine, Marie, eut sa peine commuée aux travaux forcés à perpétuité ; Duransel fut condamné à vingt ans de détention : c’était le maximum pour les mineurs de moins de 16 ans.

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[1] L’affaire Rossignol, Un siècle de faits divers en Eure-et-Loir, p.39.

[2] Nom donné en 1902 aux bandes de voyous des villes par le Petit Parisien. xxx

[3] Tel celui de Jully dans l’Yonne en 1909. Deux vachers de 14 et 16 ans avaient tué cinq personnes en quelques minutes avec un pistolet et une hache.

[4] Éléments extraits du dossier d’assise, rapport du procureur de la République.