Affaire de K

28 juillet 1949, 21 heures 30 : la police reçoit un appel téléphonique d’un jeune homme de 19 ans, Jacques de K. : « Je viens de tuer mon père, je vous attends, 67, rue de Reverdy ».  Le meurtrier ouvre lui-même la porte aux policiers et les guide dans le bureau où son père baigne dans une mare de sang.

C’est ce crime de parricide, rare dans les annales judiciaires, que la cour d’assises examine fin janvier 1951. La victime, le comte de K, ancien commissaire du gouvernement à la reconstruction, dirige un cabinet de contentieux. Le procès dévoile un couple désuni dans lequel rôdent la violence, des affaires de mœurs et le mensonge. Car s’agit-il d’un réel parricide ?

Jacques de K. au procès, L’ Echo républicain, janvier 1951.

Le meurtrier, Jacques de K. apprend sur le tard qu’il est l’enfant de son oncle ou celui d’un des amants de sa mère, lorsqu’avant son mariage, elle menait une vie dissolue dans une « maison » de Morlaix. Le comte de K. avait endossé la paternité mais, brutal et buveur, il éduquait à coups de cravache cet enfant instable renvoyé de toutes les écoles dont le président d’assise égrène la liste, Saint Ferdinand, l’Institution Notre-Dame – à Chartres -, Saint-Euverte – à Orléans -, et plusieurs établissements bretons.

Il fait preuve de la même inconstance dans les entreprises chartraines où il est placé, la quincaillerie Patron, la brasserie Horaung ou encore la poissonnerie Guérin où il fait un passage éclair après avoir causé 38 000 francs de dégâts avec la voiture du patron…. En dehors de ces frasques, les témoins décrivent un garçon « correct » et « doux » mais « faible, influençable et sans volonté ».

Sa conduite provoque des disputes conjugales dont il est souvent le témoin. L’une d’entre elles, en avril 1949, rappelée par le président de la cour d’assise se solde par l’intervention de la police : ivre, le mari voulait défoncer la porte de la chambre où s’était réfugiée son épouse. Elle et son fils « vivaient dans la terreur », témoigne le médecin de famille.

Mme de K. au procès, L’ Echo républicain, janvier 1951.

Mme de K. défend Jacques, le couve, l’entoure d’un amour exclusif qui l’aurait conduit à la haine du père et – révèle son fils au procès – à des relations incestueuses, lesquelles auraient été consommées après la lecture commune de pages du sulfureux roman de Boris Vian, J’irai cracher sur vos tombes[1]. Ce garçon délicat que sa mère habitue « aux lingeries fines et aux parfums suspects[2] » aime le dessin, la poésie et la musique ; la soirée fatale, ne façonne-t-il pas une mandoline pour sa petite sœur ?

 L’orage gronde lors du repas où le comte le fustige pour sa réputation de « tapette » qui court en ville. Convoqué pour explication dans le bureau paternel, il y est accueilli, selon ses dires, par un nerf de bœuf et par la menace de finir en maison de correction. C’est là que, cédant à la furie, il frappe son père avec la hachette dont le coupant, quelques minutes plus tôt, œuvrait à la confection de l’instrument à cordes.  

Lors du procès, le meurtrier invoqua la légitime défense, mais son avocat pointa la vraie coupable : sa mère.  « Immonde créature », elle l’avait envoûté afin d’éliminer un mari violent et empocher une assurance-vie avant le dénouement de la procédure de divorce. « Peut-être la plus grande criminelle du siècle… elle avait réussi le crime parfait » conclut-il, demandant l’acquittement. Que le jury refusa. Le parricide, jugé responsable de ses actes à l’issue d’une expertise psychiatrique[3], hérita de cinq ans de prison.

L’ Echo républicain, 27 janvier 1951.

Coup de théâtre : en janvier 1952, le prisonnier avoua qu’il avait obéi aux instructions de sa mère. Cette fille de modeste artisan, dévorée par le souci de paraitre, était affolée à l’idée de perdre la particule et les revenus à l’origine de son ascension sociale. Le 28 octobre 1957, à l’issue du second procès fertile en détails glauques, la vicomtesse fut frappée de huit ans de prison. « Une peine excessive », estima son fils.

[1] Son fils ? « Un enfant qui cause à tort et à travers et qui ment », dit-elle lors de la dernière audience du procès.

[2] Ce sont les mots du procureur de la République. Cette affaire révèle en creux toutes les préventions de la société de l’époque sur les garçons efféminés et plus largement la mise à l’index de l’homosexualité.

[3] Faite par le Docteur Picard, directeur de l’hôpital psychiatrique de Bonneval.