Eure-et-Loir : la maladie du charbon, Pasteur et le vaccin.

 

 

Chroniques euréliennes

« S’il existe un mal terrible, qui effraye les populations agricoles, c’est assurément le charbon[1] », écrit en 1862 l’almanach L’Astrologue de la Beauce et du Perche. Cette maladie était aussi redoutable que mystérieuse. Jusqu’aux travaux de Pasteur en Eure-et-Loir, on incriminait les « champs maudits ».

 

Les signes du fléau

Le premier signe en était « une tache rouge accompagnée d’un prurit assez vif » sur la figure, le cou ou et le bras. Elle évoluait en vésicule aux pénibles démangeaisons, puis en escarre. Après quatre à cinq jours, les malades souffraient de forts maux de tête, de vomissements, de pertes d’appétit et de brulures à l’estomac. Parfois, des gonflements atteignaient le thorax.  Alors, oppressé, le malade succombait en quelques heures. Cependant, la guérison spontanée concernait 80% des cas.

Les malades tardaient à visiter le médecin.  Au docteur de la ville, trop loin, trop cher et très rare à cette époque, ils préféraient le rebouteux ou le berger plus accessibles et proches de leur univers mental.

Un médecin. Dessin de Auguste Hoyau dans le Messager de la Beauce et du Perche, 1874.

Rebouteux et bergers avant le médecin

En fait, leur renommée reposait sur l’ignorance, pointée par ce médecin : « Ces médicastres aussi ignorants que fripons traitaient tous les boutons ; de là l’immense clientèle qu’ils obtenaient par des guérisons nécessairement très communes car, pour un charbon, ils soignaient cinq ou six bobos sans importance. »

Voici la recette d’un onguent à appliquer sur le supposé « charbon » : « Trois livres de graisse de porc mâle, trois quarterons de poix noire, autant de poix grasse ou de Bourgogne, à faire fondre sans laisser bouillir ; ajoutez alors six onces de térébenthine[2]. »  D’autres remèdes décrits par le docteur Bourgeois mélangent produits traditionnels – « jaune d’œuf ou de la pâte » – et chimiques – acétate de cuivre, sulfate de cuivre ou sublimé au mercure.

Sanitaire, la lutte contre la maladie du charbon était aussi un impératif économique. Chaque année, 20 % des 750 000 têtes du cheptel ovin du département était décimé par le fléau.

Le charbon : quelles causes ?

On incriminait trois causes : l’alimentation parce que les « pois et les vesces passaient pour très sanguins », la chaleur et le temps orageux qui faisaient « tourner le sang des bestiaux » et enfin les sols secs, donc le calcaire de Beauce, « conditions géologiques les plus favorables au développement de la maladie[3] ».

Et puis arriva Pasteur…

Portait de Pasteur, Albert Edelfelt (1854–1905).

En 1878, le savant mit en évidence le rôle de la bactérie dans la maladie charbonneuse et mena une série d’observations à Saint-Germain-la-Gâtine[4] chez le fermier Maunoury. Il y découvrit que le germe était inoculé à la faveur de microlésions provoquées dans la bouche des moutons par des plantes piquantes comme le chardon. La bactérie qui prospérait dans le sang, les tissus ou la carcasse des bêtes infectées pénétrait dans l’organisme humain à la faveur des blessures ou des lésions sur les parties découvertes du corps. Etaient d’abord touchés les individus en contact avec les dépouilles de bestiaux morts de la maladie : bergers, mégissiers, bouchers ou encore lainiers.

Un berger et ses moutons. Carte postale, prise sans doute aux environs de Patay, dans les années 1900.

La fin des « champs maudits »

Du même coup, Pasteur perça le secret des fameux « champs maudits » : les carcasses des moutons morts du charbon y étaient enfouies. À partir des cadavres infectés, les vers de terre remontaient les spores de la bactérie qu’ils évacuaient à la surface du sol. Herbes et chardons contaminés étaient ensuite ingérés par les animaux… dont la rate se remplissait d’une bouillie noirâtre. D’où le nom de « charbon ».

Première vaccination

En mai 1881, près de Melun, Pasteur procéda avec succès au premier essai de vaccination sur les moutons et renouvela l’expérience à Barjouville le 18 juillet de la même année.

La première vaccination des moutons par Pasteur en 1881 à Pouilly-le-Fort

En 1903, la ville de Chartres reconnaissante inaugura un monument à sa mémoire exécuté par le chartrain Paul Richer. Il est situé en face de la préfecture.

 

[1] L’ Astrologue de la Beauce et du Perche 1862, p. 136.

[2] L’Astrologue de la Beauce et du Perche, 1862 pp. 143-144.       

[3] Bourgeois (J.), Traité pratique de la pustule maligne et de l’oedème malin ou des deux formes du charbon chez l’homme, Paris, 1861 pp. 149-151.

[4] Eure-et-Loir, à 5 km de Chartres.