L’âne qui vielle de la cathédrale de Chartres

 L’âne qui vielle : le Manneken-pis chartrain !

« Bruxelles a son Manneken-pis, Chartres a son âne qui vielle dont la renommée n’est pas moins grande », écrit le folkloriste Claude Seignolle. Situé au bas du petit clocher, à droite de l’ange et dressé sur un socle, « l’âne qui vielle » tient entre ses pieds de devant non une vielle mais une lyre à sept cordes[1]. Plus qu’un caprice de sculpteur, c’est une invitation faite à l’humilité du fidèle : s’il veut comprendre le message porté par la cathédrale de pierre, il doit se garder de la prétention de l’âne, symbole de l’ignorance qui entend pincer les cordes d’un instrument dont il ne sait rien.

cathédrale de Chartres

L’âne dressé sur ses deux pattes ne doute de rien : l’ignorant s’affiche avec l’instrument à cordes. DR.

L’âne qui vielle attire les vents

Mais l’âne qui vielle est aussi réputé pour être l’endroit le plus venté de Chartres. « Les jours où soufflait la bise, on ne s’y aventurait qu’en tremblant tant on redoutait de laisser quelque chose de sa toilette dans ce périlleux passage […] et les poivrots, gens peu sûr de leur équilibre, avaient autant de répulsion pour l’âne qui vielle que pour l’eau de la fontaine », écrit en 1911 l’almanach Le Messager de la Beauce et du Perche[2]. « Les Chartrains redoutent cet endroit funeste, si favorable aux bronchites et aux fluxions de poitrine », renchérit l’écrivaine nogentaise Filleul-Pétigny[3]. À ce propos, elle rapporte une légende qui conte l’origine de ces rafales décoiffantes…

Cathédrale de Chartres

Portrait de Clara Filleul par elle-même, musée municipal, château Saint-Jean, Nogent-le-Rotrou, Eure-et-Loir (France). Huile sur toile, hauteur 51 cm, largeur 40,5 cm, signé et daté au milieu à droite : Clara Filleul, 1842. Don de l’artiste, restauré en 1996, inv. 1958.477.

La légende rapportée par Filleul-Pétigny

« La Discorde et le Vent avaient formé société ensemble. Ils allaient par tous pays, volant d’une même vitesse et semant la ruine et la désolation sur leur passage. L’approche de ces deux fléaux était très redoutée. Chemin faisant, ils eurent à traverser la Beauce. La cathédrale de Chartres attira aussitôt leur attention ; ils allèrent la visiter. Le Vent surtout y faisait merveille. La Discorde voulut aussi rendre visite au chapitre ; elle pria son ami de l’attendre à l’Ane qui vielle. Elle n’y serait qu’un instant. Mais il arriva qu’elle se plût avec ces messieurs du chapitre qui s’écharpaient au sujet du port du camail à l’office par les moines. Elle n’en voulut plus sortir. Le Vent l’attendait devant l’Ane qui vielle. Il attendit en vain. Mais lui-même s’était si bien habitué à cette place qu’il résolut de s’y fixer. C’est depuis ce jour que le Vent souffle devant l’Ane qui vielle. On dit que le Vent y souffle dix mois sur douze[4] ».

Depuis des siècles, le Vent virevoltant a trouvé en l’âne qui vielle un compagnon fidèle et impassible. La légende ne dit pas ce qu’est devenue la Discorde. Gageons qu’elle a quitté la cathédrale et la cité carnute…  

[1] Il y a d’autres représentations sculptées d’ânes musiciens en France et en Angleterre.

[2] Le Messager de la Beauce et du Perche, 1911, p. 59.

[3] Clara Filleul-Pétigny, née le 18 mars 1822 à Nogent-le-Rotrou est décédée le 7 août 1878 à Paris. Artiste peintre, elle fut aussi auteure de contes pour enfants et fit le récit de ses voyages en Palestine et en Algérie.

[4] Cette légende est également reprise par le folkloriste Claude Seignolle dans Contes, récits et légendes des pays de France 4, Volume 4