Sacco and Vanzetti : le procès de Chartres

Qui sont Sacco et Vanzetti ?

DR. Bibliothèque publique de Boston.

« Here’s to you Nicolas and Bart… ». Comment oublier la chanson que Joan Baez consacra à Sacco et Vanzetti ? Accusés d’un braquage mortel, ces deux anarchistes, exécutés le 23 août 1927 à la prison de Charlestown aux États-Unis avaient clamé leur innocence jusqu’à leur dernier souffle. Leur cause avait suscité une vague de soutien sur tous les continents, les meetings s’étaient multipliés dans toutes les grandes villes.

Protestation à Chartres contre leur exécution

Manifestation en faveur de Sacco et Vanzetti. Source inconnue

Le 22 août 1927, dans la salle des conférences de Chartres, le Secours rouge international, la Libre Pensée, les anarchistes et le parti communiste s’associaient à la protestation mondiale. L’atmosphère était électrique : l’exécution de Sacco et Vanzetti étaient programmée le lendemain. La police était sur place. Au cas où. Bailly, un orateur communiste venu d’Orléans, prit la parole et tint un discours si virulent que le commissaire Marteau et deux agents de police qui étaient dans la salle « en bourgeois » firent un rapport à leur hiérarchie. 

L’orateur communiste Bailly aurait-il lancé un appel au meurtre ?

Bailly, l’orateur communiste. « Le Travailleur », 18 février 1928.

Plainte fut déposée.  La gravité des propos entraina son auteur à la barre du tribunal correctionnel de Chartres. Le procès se tint le 15 février 1928 et eut un écho national. Qu’avait dit le communiste ? « Si Sacco et Vanzetti sont exécutés, il faudra que Thayer, Fuller et Poincaré paient de leur peau. »

Le premier était le juge qui avait condamné, le second, le gouverneur qui avait refusé la grâce, le troisième était le chef du gouvernement français. Bailly fut donc accusé d’incitation au meurtre « dans un but de provocation anarchiste[1] ». L’accusation fit valoir que les communistes menaient un combat commun avec les anarchistes et que leur représentant trônait aux côtés de Bailly sur l’estrade. Sans piper mot lors de la phrase fatale.

Des versions des faits très opposées

Mais si l’on suit le journal communiste Le Travailleur, le commissaire Marteau avait dénaturé les paroles de Bailly « comme il convient à un bon serviteur du coffre-fort » car jamais au grand jamais, il n’avait cité Poincaré, mais seulement conspué le nom de « Coolidge », le président des Etats-Unis…. Le journal ironisa sur l’un des policiers en civil, sourd d’oreille, et qui parvint tout de même, dans le tumulte, à orthographier correctement sur son calepin des patronymes américains. « Qui a bien pu les lui dicter », s’interrogea le journal. Enfin, l’avocat de Bailly dénonça le ridicule de l’accusation – son client était communiste et non anarchiste[2] – et, statuts à l’appui, argua qu’il était impossible de considérer le parti communiste comme une association de « brigands ». La vérité était qu’à partir d’un fait divers insignifiant – des mots déformés -, le pouvoir entendait museler le parti des travailleurs[3]….

Le ton monta. Des cris fusèrent lors du réquisitoire du procureur – « c’est faux, c’est faux ! » si bien qu’à plusieurs reprises, le président menaça de faire évacuer la salle. A la fin, comme le juge refusait la parole à l’accusé,  le camarade Fessard cria « Vive Bailly ». Deux mots de trop : l’audience fut illico suspendue et dans la foulée, le procureur dénicha contre le trouble fête un article de loi qui pouvait lui valoir jusqu’à … deux ans de prison.  

Un jugement de Solomon

Titre en une de « L’humanité », 16 février 1928.

Alors que la salle était chauffée à blanc, les juges se retirèrent pour statuer sur les cas Fessard et Bailly. Il fallut une heure.  Fessard était acquitté, mais devait être expulsé du tribunal ce dont, dans une dernière provocation, il s’acquitta avec « une hâte comique ». Quant à Bailly, le tribunal jugea que « communiste convaincu, il ne faisait pas partie du groupe anarchiste » et, coup de théâtre, déclara son incompétence pour juger de l’affaire…

Mais le parquet fit appel. La Cour des appels correctionnels de Paris infligea à l’orateur communiste trois mois de prison. Toutefois, comme il avait eu « une belle conduite pendant la guerre, qu’il était invalide et réformé à cent pour cent[4], », la cour lui appliqua le sursis. L’Humanité retint la condamnation et y vit le signe d’une « magistrature à plat ventre » et « un exemple aveuglant de justice de classe ».  

 

[1] Au regard des lois de 1894 prises contre « la propagande par le fait », autrement dit les attentats à vocation politique revendiqués par les anarchistes.

[2] Une enquête fut diligentée à Orléans où Bailly avait son domicile.

[3] Le parti communiste, né au Congrès de Tours en 1920, était clairement révolutionnaire et exécrait  les partis de gauche « bourgeois », radicaux et socialistes de la SFIO.

[4] le Figaro 5 avril 1928.

En savoir plus :  Revue l’histoire, n° 126, article de Pierre Milza et Ronald CreaghL’affaire Sacco et Vanzetti, Lyon, Atelier de création libertaire, 2004.