Cahiers d’écoliers en 1895-1896 et morale républicaine

Sous la IIIe République, la leçon de morale oriente en principe la journée de l’écolier, comme autrefois la prière. Travail, civisme, épargne, respect d’autrui et des animaux, conseils d’hygiène en sont les thèmes récurrents. Sur fonds d’exemple concrets, l’école de Jules Ferry véhicule, au fond, une morale conservatrice qui prolonge les recommandations des lois Guizot (1833) et Falloux (1850) et même les antiennes des traités en vogue sous l’Ancien régime, telles « les règles de bienséance » de Jean-Baptiste de la Salle[1]. En témoignent les devoirs des élèves d’Edmond Fleury, instituteur à La Gaudaine, tous effectués entre 1895 et 1896.

Edmond Fleury, instituteur de la Gaudaine, Archives départementales d’Eure-et-Loir ,90 J art 2.

Ne pas gaspiller son temps

Au fil des révolutions industrielles et agricoles du XIXe siècle, la maitrise du temps de travail devient un outil indispensable à la croissance économique. Surtout éviter le gaspillage. Cette conception du cadre temporel – qui quadrille déjà le monde urbain, notamment dans les usines – se diffuse aussi dans le monde rural. Les élèves de La Gaudaine dans le Perche s’en font l’écho à l’instar d’Adeline Chevauché le 21 décembre 1895.

Archives départementales d’Eure-et-Loir, 90 J art 2 ( comme tous extraits de cahier présentés dans cette chronique).

Commençant l’exercice par une maxime empruntée à son instituteur, Edmond Fleury – « Être actif, c’est économiser le temps » -, elle poursuit avec ses mots : « Quand on sa vie à gagne, il n’y a qu’sun moyen qui vaille c’est d’être actif regardons autour de nous comme tout le monde travaille maréchal ferrant tappote. L’homme qui n’est pas actif s’endoret[2] ». Le maître lui octroie un « assez bien » seulement car si le fond est juste, l’orthographe laisse à désirer. Sa camarade, Marie Jolly, entonne le même refrain, mais prend ses exemples parmi ses pairs : « J’aime une petite fille travailleuse qui ne reste pas voisive. Mais ce que je n’aime pas c’est un petit garçon tapageur, paresseux et bavarre. C’est un sot[3]. »

Respecter les biens d’autrui

Suite logique, le produit du travail doit être respecté. Dans son devoir du 24 avril 1896, se nourrissant sans aucun doute des faits divers du pays, Lucien Hermeline condamne les atteintes à la propriété : « Celui qui va dans les champs vole des fruits qui vol du grain qui vol les bestiaux volailles est un voleur et que les gendarmes les emmennes en prison ».

Morale républicaine

La Morale par l’exemple, par J.-B. Lecerf  et L. Démoulin, 1900. MUNAE. Le petit garçon tend au gendarme une montre qu’il a trouvé par terre.

Deux mois plus tard, Marguerite Fleury brode une belle histoire sur le thème de l’honnêteté. Augustine, fille d’une femme pauvre, « mais qui est très honnête » – on appréciera le « mais » -, trouve un œuf à côté de sa maison. Sa mère lui ordonne d’aller le rendre à sa voisine, laquelle met « l’œuf dans le panier d’une poule pondeuse. Trois semaines plus tard, « un beau poussin sortit de l’œuf ». Cadeau en est fait à Augustine qui « a aujourd’hui 20 poules et vend des œufs au marché ». Probité et travail ont été récompensés.

Etre généreux

Lorsqu’on a des biens – honnêtement acquis – il convient d’être généreux. La bonne action présentée par la copie de Félix Lesueur, le lundi 23 décembre 1895, révèle une réalité de la fin du XIXe siècle. Ayant appris que son camarade malade allait « bientôt entrer en compléant » [convalescence], Félix indique à sa mère le fortifiant adéquat « pour lui donner des forces :  il faut qu’il boive de bon vin » ajoutant, très pratique, « Maman en a dans sa cave de très vieux et je vous prie de bien vouloir accepter ses quelques boutailles ».

Si le maître biffe les fautes, il ne s’émeut pas du remède proposé. Eugénie Prunier assortit à l’œuvre de charité   – elle concerne cette fois le pain – des considérations sociales, écho peut-être de réflexions entendues chez elle : « Les riches peut bien donner [un] peut de plus. »

Respecter ses parents…

Le respect filial s’inscrit dans une autre dimension. Dans son bréviaire d’éducation civique, Ernest Lavisse en fait l’un des piliers de son décalogue républicain : « Vous devez aimer vos parents, qui vous aiment, vous nourrissent et vous élèvent. Vous devez leur obéir ». Et en retour, les assister lors de leur vieillesse ainsi que l’expose Eugénie Prunier dans sa composition du 23 mars 1896. : « Pierre es grand il apris un métier il travaille la mère asise an sont fauteille les pieds sur sa chaubraide [chaufferette]…Pierre enplasse d’aller aux cabarets avec ces camarades il promène sa mère est contende de se promenai. »

et les animaux…

Qui connait aujourd’hui la loi Grammont votée en 1850 ? Première à punir « les mauvais traitements exercés envers les animaux[4] », elle est l’objet de l’exercice d’écriture du 16 décembre 1895, puis le sujet du travail d’Eugénie Prunier le mercredi 20 mai 1896 sobrement intitulé « devoirs envers les animaux ».

Le voici dans son intégralité. « Il ne faut pas pattre les animaux utiles comme les cheveaux qui nous même les chiens qui carde les troupeaux les chats qui attrappent les rats et les souris il ne faut pour détruir les petits oiseaux quand ils mangent les chenilles qui dévorent nos récoltes ». Dans le même registre, Léontine Guyot avait imaginé le même mois l’histoire édifiante d’un chenapan qui avait dissimulé un nid d’oiseau dans sa casquette. Le juge de paix qu’il croisa en chemin, très «  me contemps », adressa un procès-verbal à ses parents.

Se respecter soi-même

À ces devoirs s’ajoutent ceux que chaque personne doit s’appliquer en matière d’hygiène, de santé et d’alimentation. La rédaction de Margueritte Fleury est à cet égard un florilège des représentations de l’époque.  Le début respire le bon sens. « L’hygiène a pour but la conservation de la santé. Nous devons nous laver le visage et les mains car la peau de l’homme comme celle des animaux est percée par de petits trous qu’on appelle pores ».

morale républicaine

La Morale par l’exemple. N°13- Propreté et Soins domestiques par J.-B. Lecerf L. Démoulin, 1900. MUNAE, Numéro d’inventaire : 1978.01726.11.

La suite du devoir emprunte aux croyances populaires et à la naïveté enfantine. « Si on ne se lave pas, le sang se vicie et la sueur ne peut pas sortir ». Margueritte enchaine sur le choc provoqué par des températures opposées : « On ne doit pas boire d’eau froide quand on est en sueur car on s’exposerait à attraper une fluction de poitrine. » L’encyclopédie universelle des connaissances pratiques, édité en 1883 ne dit pas autre chose : « Un refroidissement subit quand le corps est excessivement échauffé est la cause la plus ordinaire de cette maladie[5] ». Ancien nom de la pneumonie, ses origines bactériennes furent découvertes au tournant des années 1880, mais la nouvelle n’était pas encore parvenue à La Gaudaine en 1896[6]. La jeune fille achève son travail par un sage conseil de tempérance. « On peut boire un peu d’eau de vie après manger quand la digestion ne se fait pas bien, mais il ne faut pas boire et manger plus qu’on ne peut »

Sans oublier les  » devoirs envers Dieu »

Le dernier thème de morale surprend. Il y est question des « devoirs envers Dieu ». Edmond Fleury – dont le frère décédé en 1894 était moine à la Grande Trappe – bataillait-il contre la République laïque ? Nullement. Point peu connu, les « devoirs envers Dieu » avaient été intégrés au programme, malgré l’opposition de Jules Ferry.

« Nous avons des devoirs à remplir envers Dieu parque Dieu et parfait si Dieu été pas parfait rien exiterai s’est Dieu qui a crée le ciel et la terre s’est lui qui nous a crée il ne faut pas dire de vilaine parole il ne fait pas sanibrais comme font les hommes qu’on pas la raison il ne fait pas aller à l’église pour jouer parque s’est la que l’on a été baptisé comme pour la sanctification du mariage c’est la conva pour la dernière fois quand on et mort car aujourd’hui s’est Dieu qui nous fair vivre qui nous donne la vie. »

L’enseignement de l’instituteur se bornait toutefois à deux points : apprendre aux élèves à ne pas prononcer légèrement le nom de Dieu et faire en sorte qu’ils respectent la notion de Dieu, alors même qu’elle leur apparaitrait sous des formes différentes de la leur[7]. Le devoir d’Eugénie Prunier rend compte de ces recommandations – un peu -, mais témoigne  – surtout-  de ses croyances apprises au catéchisme…

Edmond Fleury quitta La Gaudaine en 1905 quand il fut nommé à Châtelliers-Notre-Dame, près d’Illiers. Aucun des cahiers de ses nouveaux élèves ne nous est parvenu. Sa fille Margueritte y épousa le 3 juin 1908, Henri Fourmilleau. Et à cette occasion, le notable de village et la mariée eurent droit à un article de la Dépêche d’Eure-et-Loir

Notes

[1] Pierre Nora, Les lieux de mémoires, Tome 1, Quarto, Gallimard, p. 239

[2] Orthographe, ponctuation et syntaxe ont été conservées.

[3] L’entrepreneur de battage de Corancez, Brierre, était inflexible sur les horaires imposés à ses ouvriers à la fin du XIXe siècle. Alain Denizet, l’affaire Brierre, un crime insensé à la Belle Epoque. Ed. Ella. 2022.

[4] La loi porte le nom du général Grammont qui en fut le rapporteur.

[5] « Ouvrage indispensable aux familles », rédigé par A. Bitard, p. 207.

[6] En 1875, Klebs est le premier à observer des bactéries dans les voies respiratoires des personnes mortes de pneumonies.

[7] En 1901, la Ligue de l’enseignement demanda, mais en vain, à ce que l’enseignement des « devoirs envers Dieu » soit supprimé. Il faudra attendre 1945 et La Libération.

 

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