Helle Nice, acte II 1929-1939 : de la Beauce au circuit automobile

Réussir dans un univers masculin

Acte 2 Décembre 1929 : « Elle rit … c’est tellement naturel pour une femme de franchir le cap des deux cents à l’heure, elle rit parce qu’elle n’a pas peur de sa rapide deux litres de course[1]… ». Le journaliste de Match est admiratif, surpris aussi. Il y a seulement six mois que l’ex danseuse a troqué ses tenues dénudées pour la combinaison de pilote de course.

Helle Nice

Après une course, Comminges, 1935. Ne rien céder à l’élégance. Source  : the Bugatti Queen, Miranda Seymour,  DR.

Hellé Nice s’est promis de réussir dans un univers masculin que lui a fait découvrir Henry de Courcelles. Dotée d’une force de caractère peu commune, ne nourrissant aucun complexe, elle parvient à se faire une place et un nom dans le club très fermé des pilotes automobiles.

Montlhéry, décembre 1929 : dépasser le deux cents à l’heure ?

De 1929 à 1939, Hellé Nice tutoie les sommets. Juin 1929 marque le début de son ascension. La native d’Aunay-sous-Auneau remporte son premier grand prix féminin à l’autodrome de Linas-Montlhéry.  À elle aussi, le prodige de la vitesse et la une des journaux.  Le reporter de Match est à Montlhéry en décembre 1929 lorsqu’elle s’apprête à tenter les 200 km/heure au volant de sa Bugatti. « Elle prend le volant, le corps gainé dans une combinaison blanche, le visage encadré d’une serre tête…les photographes la fusillent à bout portant. La voiture démarre, bondit, se cabre… On devine sur l’accélérateur un petit pied volontaire… Le moteur hurle, la voiture file… Ron-on-on-on-on-on-on, une forme bleue, un corps blanc courbé. Le premier tour est couvert ! Chronométrons : 153, 187, 190, 192, 193, 196 et 197 kh/heure[2] »

En photo avec le journaliste Géo Viletan, fier de poser avec la vedette. Pas un selfie, mais presque… Paris Soir 22 aout 1932.

Elle échoue de peu, incrimine un pneu qui a « déchapé », rage contre la piste « mauvaise ». Mais sa carrière est lancée. Se souvient-elle alors que du haut de ses trois ans, elle avait assisté tout près d’Auneau au passage des bolides de la course Paris-Madrid le 24 mai en 1903 ?

Les Etats-Unis la réclament. Elle y dispute 76 courses et ce pilote au charme fou tape dans l’œil du cigarettier Lucky Strike dont elle devient l’égérie.

« The Bugatti Queen »

De retour en Europe, elle se lie à Philippe de Rothschild qui la présente à Ettore Bugatti. Impressionné par ses prouesses et espérant des retombées médiatiques, le constructeur italien lui confie le volant d’une Bugatti Type 35B, 8 cylindres.

Egérie de Bugatti. DR.

Il ne le regrette pas. Hellé Nice s’offre la troisième place du Grand Prix Bugatti en juillet 1930. Le 10 septembre 1933, seule femme à participer au grand Prix de Monza, cette fois sur une Alfa Roméo, elle termine à la neuvième place.

Félicitée à Monza par les dignitaires fascistes, Petit Courrier,14 septembre 1933.

Elle détonne par son audace et par sa volonté de se mesurer aux hommes en empruntant, si besoin est, leur code et leur tenue. « La salopette est le seul vêtement qui convienne à mon sport, dit-elle à Paris-Soir le 28 mai 1935. Ceux qui essaient de masculiniser le costume sportif féminin ont raison car j’ai horreur des situations fausses où nous met souvent la jupe ».

Pilote et « femme jusqu’aux bouts des ongles »

L’égérie, la publicité pour Bugatti. DR.

Sortie de l’habitacle, Hellé Nice « est femme jusqu’aux bouts des ongles, délicieusement », note Le Journal[3]. Au terme du grand prix féminin de Montlhéry, le reporter de Coemédia n’en revient pas : «   On dirait que pas un de ses cheveux n’a bougé, sa figure est rose et souriante. Une très jolie femme qui a l’air de revenir d’une petite promenade[4] ». Elle-même revendique sa féminité et affirme, péremptoire, à l’envoyé du Journal : « On peut très bien conduire à 140 avec des poignets très menus, avec des doigts minces et fins et sans porter la culotte[5]. »

Hellé Nice, en 1930, Imagno/Getty Images. DR.

Insatiable

Paris-Soir résume son extraordinaire réussite – « Jeune, belle, situation aisée, munie d’un bagage sportif à rendre jaloux l’élément masculin tout entier » – et enregistre aussi ses frustrations. Car elle veut plus. « À quand de grandes épreuves de vitesse féminines ? La femme propose, les organisateurs disposent, il nous faut attendre des jours meilleurs.[6] » Entre deux courses, insatiable, elle apprend à piloter un avion, révèle que, si elle avait été un garçon, elle aurait aussi pratiqué le football et la boxe ; enfin, elle se cultive, lit Stendhal et les classiques.

12 juillet 1936 : l’accident au grand prix de Sao Paulo.

Paris Soir, 14 juillet 1936.

12 juillet 1936, Sao Paulo, grand prix du Brésil. Ce qui aurait pu être une apothéose s’achève par un drame. Alors que Hellé Nice tentait de s’emparer de la troisième place en dépassant le Brésilien Manuel de Teffé, ce dernier manœuvre pour lui barrer le passage. Coup de frein brutal, dérapage à 160 km/heure. Projetée dans le public, son bolide tue cinq spectateurs, en blesse trente autres.

Hellé Nice

En une de L’ Excelsior, 23 juillet 1936.

Hellé Nice est une miraculée. Après trois jours dans le coma, elle passe deux mois à l’hôpital. De retour en France, la native d’Aunay-sous-Auneau reprend du service, mais dans les rallyes et les courses de côte. Le 6 août 1939, elle signe une ultime victoire sur le circuit de Comminges, celle du championnat féminin de l’Union Sportive automobile.

Triste fin d’une femme libre

Helle Nice et son compagnon, Arnaldo vivent les années de guerre à Paris avant d’emménager dans une belle villa de Nice. Après-guerre, impatiente de retrouver la compétition, elle s’inscrit au rallye de Monte-Carlo de 1949. Mais lors de la soirée de gala, elle est accusée publiquement d’avoir été agente de la Gestapo. Aucune preuve n’est avancée ; pourtant aucun des invités ne prend sa défense. Depuis, la biographe anglaise Miranda Seymour a fait justice de cette accusation de collaboration.

Oubliée de tous, pestiférée par un milieu qui l’adulait, ruinée, rejetée par sa famille, Hellé Nice vivote dans un studio niçois où elle décède en 1984. Sa sœur refusa de faire graver son nom sur la tombe familiale. Depuis, une rue porte son nom à Aunay-sous-Auneau et le 4 septembre 2010 dans le cimetière de Saint Mesme, une cérémonie présidée par sa biographe anglaise,  lui rendit hommage. Une plaque rappelle son extraordinaire parcours.

[1] Match, 24 décembre 1929.

[2] Match, 24 décembre 1929.

[3] 21 décembre 1929. A la différence de Violette Morris, qui remporta le Bol d’Or en 1927. Homosexuelle, habillée en homme, elle recourut à l’ablation des seins.

[4] Coemedia 10 juillet 1933.

[5] Le Journal, 21 décembre 1929.

[6] Paris-Soir 22 août 1932.

En savoir plus : Un ouvrage indispensable : The Bugatti Queen, In search of a motor-racing legend. Miranda Seymour, Pocket Book, 2004.