Les misérables de Victor Hugo en Beauce

 

Jean Valjean n’est pas un personnage de fiction

Pour un vol de pain, le héros des Misérables fut condamné à cinq ans de galère. Victor Hugo n’a rien inventé. Jean Valjean n’est pas un personnage de fiction. La lecture des dossiers de cour d’assises du début du xixe siècle exhume des destins tragiques auxquels ne manque que la rédemption de celui qui sauva Cosette des griffes des Ténardier. Pour de petits larcins, un être humain était jugé en cours d’assises.

Pauvre veuve Gauthier

Beauce, chroniques d'ci et d'ailleurs, Alain DenizetDurant l’été 1815, l’Eure-et-Loir, déjà pressuré par les Prussiens, fait face à une conjoncture économique difficile. Elle pousse des « misérables » non seulement à glaner[1]  – ce qui est autorisé -, mais aussi à dérober des épis des gerbes déposées dans les champs. Parmi eux, la veuve Gauthier, qui vit à Ymonville, village situé au sud de l’Eure-et-Loir. Son histoire nous est connue grâce à son dossier, conservé aux archives d’Eure-et-Loir.

Elle ne possède qu’une petite maison et « ses seules ressources sont de « mendier et tricoter ». Ses deux enfants apportent le maigre fruit de leur travail. L’ainé, dit-elle au magistrat, «  file de la laine l’hiver et une partie de l’été ; et pendant la moisson dernière, il a ramassé derrière un homme dont je ne connais pas le nom ». Le cadet, du haut de ses huit ans, l’aide à glaner. Insuffisant pour vivre.

Les étapes du broyage judiciaire

Un dessin de Auguste Hoyau, 

Le Messager de la Beauce et du Perche.

Dans la nuit du 5 septembre 1815, le brigadier de la gendarmerie d’Ymonville la surprend, chargée de trois gerbes d’avoine. C’est la première étape du broyage judiciaire. Conduite chez le maire, elle raconte que, sortie pour aller chercher du chaume, elle avait trouvé trois gerbes d’avoine sur le chemin. Au petit matin, le gendarme et le maire se transportent à son domicile, perquisitionnent et découvrent dans son grenier quantité de gerbes de blé, d’orge et d’avoine qui « leur a paru avoir été volée ». Des « experts », appelés le 3 octobre, valident l’hypothèse du vol.

Néanmoins, les mêmes experts sont incapables de prouver que les grains des gerbes saisies correspondent aux  échantillons prélevés sur  celles des propriétaires volés. D’ailleurs, aucun d’eux ne porte plainte : comme s’ils protégeaient une femme du village dans le dénuement. C’est elle qui lors d’un interrogatoire signe sa perte. « Je me suis bien donné du mal [pour glaner] » dit-elle au magistrat, ajoutant,  «  la majeure partie de mon grain est glané ». Mais le reste ?

Verdict implacable, ultime avanie

Beauce, chroniques d'ci et d'ailleurs, Alain Denizet

Archives départementales d’Eure-et-Loir, 2 U cour d’assises, dossier Besnard, veuve Gauthier, 4e session de 1815, arrêt du 13.12.1815

Le 13 décembre, la cour d’assise de Chartres la reconnait coupable « d’avoir soustrait frauduleusement dans les champs des grains appartenant à autrui ». Verdict : cinq ans de réclusion. Avant de purger sa peine, la veuve Gauthier doit subir une ultime avanie : l’humiliation du carcan sur la place du marché de Chartres : « Elle y demeurera exposée aux regards du peuple durant une heure, par-dessus de sa tête sera placé un écriteau portant en caractères gros et lisibles ses noms, sa profession, son domicile et la cause de sa condamnation[2] ». À sa sortie de prison, la veuve Gauthier revint à Ymonville. Elle y mourut le 15 février 1835 dans la maison de son fils aîné, celui qui dans sa jeunesse l’aidait à subsister.

[1] Recueillir dans les champs les épis laissés par le moissonneur. Le glanage se fait une fois la moisson faite.

[2] Cette peine infamante a été définitivement supprimée en 1848.

En savoir plus : Enquête sur un paysan sans histoire, Alain Denizet et Gens pauvres, pauvres gens dans la France du XIXe siècle, André Gueslin.