Septembre 1664-juillet 1665 :   François Gendron, curé de Voves à la Cour pour soigner le cancer du sein d’Anne d’Autriche

Le curé Gendron,  du soin des âmes à… l’expertise du cancer.

Revenu de la Nouvelle-France où il avait passé sept années, François Gendron rejoint Voves, son village natal, en 1652.D‘abord vicaire auprès de son frère, curé de la paroisse, il se consacre ensuite à la grande affaire de sa vie : soigner ses prochains. Après les Hurons, les beaucerons. Et d’autres. Car ses résultats concourent à sa notoriété y compris chez de grands personnages qui viennent de loin pour profiter de ses remèdes. Cet acte d’inhumation de Voves en 1660 en témoigne.

Archives départementales, registres paroissiaux de Voves, 25 septembre 1660, GG10.  » A été inhumée […] Marie ?….fille de …? conseiller du roi au Parlement de Rouen décédée au logis de  de M. Gendron en en ce bourg. »

Ce qui fonde sa réputation, c’est sa science du cancer. Reconnu pour la sûreté de son diagnostic, atypique par sa défiance envers les solutions en vogue – la fameuse saignée – il est apprécié par sa faculté à soulager les douleurs grâce à un remède de sa composition, inspiré de la médecine des Hurons : un onguent à base de belladone et de cendres de roche de Beauce. Outre ses vertus apaisantes, il est réputé provoquer le durcissement de la tumeur, non de la guérir certes, mais d’en arrêter éventuellement la progression et à tout le moins d’en retarder l’issue fatale…Or, depuis 1664, la mère du roi, Anne d’Autriche, souffre d’un « mal ».

Portrait d’Anne d’Autriche vers 1660, Pierre Mignard, musée Charles Friry, Remiremont. DR.

Le curé de Voves appelé au chevet d’Anne d’Autriche 

Les médecins de la mère du roi se montrent hésitants sur le diagnostic et sur le traitement à prescrire. Alors, écrit Madame de Motteville, « Anne d’Autriche se laissa aller au conseil de plusieurs personnes qui lui parlèrent d’un pauvre prêtre de village, nommé Gendron qui pansait les pauvres et qui avait acquis de la réputation à ce charitable exercice[1] ».  L’abbé Gendron fut appelé au Louvre. C’était en septembre 1664.

Il y trouva la reine mère environnée de plusieurs dames de compagnie, de médecins et de chirurgiens de la Cour. Intimidé par cet aréopage, ne voulant pas contredire les sommités qui l’écoutaient, Gendron retint ses conclusions.  Une semaine plus tard, Louis XIV l’envoyait quérir de bon matin dans un des carrosses de la reine mère dont l’état avait empiré. Le curé de Voves dut se montrer convaincant car à l’issue de l’entretien, le roi, entrant dans la chambre d’Anne d’Autriche, lui dit : « Madame, je viens d’entretenir ce bon prêtre, et je crois que notre majesté s’en peut servir utilement[2]. »

L’aile sud du palais du Louvre de Louis Le Vau. Extrait d’une gravure Marche du Roy accompagné de ses gardes passant sur le Pont Neuf d’après Adam François Van Der Meulen.

Mais l’adoubement royal était insuffisant : l’expérience de ce médecin en soutane pesait peu au regard de la science des médicastres de Cour.  « Ils avaient, dit modestement Gendron, l’espérance de la guérir ; je craignais en y travaillant de n’avoir un si heureux succès[3] ». Mais il a une idée arrêtée sur le diagnostic – c’est un cancer du sein gauche et non un simple abcès – et sur le traitement, celui ramené de la Nouvelle-France.

Ordre du roi : « le mal de la Reine entre les mains » de  François Gendron

Le 30 décembre 1664, alarmé par la dégradation de la santé de sa mère, Louis XIV ordonne qu’on remette à l’abbé Gendron « le mal de la Reine entre les mains ». Le surlendemain, l’abbé lui applique un onguent. Si l’on suit son témoignage, l’effet fut immédiat : « Ce remède eut un si bon succès par la diminution qu’il apporta à ses douleurs que toute la Cour en témoigna sa joie, qui se répandit par toute la France[4] ». Toutefois, Gendron ne cache pas à Anne d’Autriche que l’embellie est provisoire et lui déclare que « Dieu sans doute ne permettrait pas qu’elle mourut subitement, mais qu’à la vérité son mal était incurable ».

L’abbé Gendron, d’après une toile en possession de sa famille. Cliché de Paul Fougeron in P. Champault, Mémoires et comptes-rendus de la société royale du Canada p. 77. DR.

A la Cour, la cabale des jaloux

Premier médecin de la reine – sans en avoir le titre –, isolé à la Cour, il subit dès la première heure les cabales des jaloux, mortifiés d’avoir été doublés par un obscur curé, défavorable aux saignées et établissant un diagnostic contraire aux leurs. Gênés pour le combattre ouvertement à cause de l’appui royal, ils se répandent en insinuation : Gendron désespérait la reine mère, « lui parlait faussement » et « refusait à cause de vaines appréhensions de tenter sa guérison ». 

Les médisances coulaient à flot quand l’abbé Gendron tomba malade juillet 1665. Si gravement qu’on lui administra les derniers sacrements[5]. Pendant ce temps, les manœuvres des intrigants avaient abouti à son éviction au profit de Pierre Alliot, médecin du duc de Lorraine.

Pierre Alliot, Musée de la Faculté de médecine de Nancy, auteur anonyme.

Au regret de la patiente car selon Guy Patin « la reine n’est pas contente qu’on lui ait ôté Gendron, elle ne veut point voir Alliot, il ne la touche point[6] ». Anne d’Autriche rendit l’âme le 27 janvier 1666. Dès septembre 1665, l’abbé Gendron avait quitté la Cour et s’en était retourné à Voves. La parenthèse royale avait duré neuf mois.

Le retour  de l’humble curé à Voves

Louis XIV ne se montra pas ingrat. « En considération de ses services à la reine et dont elle a reçu beaucoup de soulagement », il lui accorda une  »lettre de sauvegarde[7] » qui le dispensait de tout logement des troupes, une épreuve dont Voves gardait un cuisant souvenir en 1642 et 1658[8]. Ce n’était pas tout. Le roi le nomma abbé commendataire de Maizières en Bourgogne[9]. Des substantiels revenus perçus, l’abbé Gendron fit bon usage : il fit construire dans son logis, rue de Foinville, « un petit hôpital » avec chapelle « pour y nourrir, traiter et entretenir six malades ».

« Veüe du bourg de Voves en Beauce, sur le grand chemin de Chartres à Orleans, à une lieu de Beauvillier ». Dessin de Louis Boudan, 1696.

1671 : départ pour Orléans…

En 1671, il partit pour Orléans où son frère était déjà installé.  Sa réputation le suivit. Sur recommandation du roi, la plus jeune des nièces de Mazarin vint le consulter.  Mais à Orléans, à Voves ou chez les Hurons, il s’occupa d’abord des pauvres tout en formant son petit neveu, Claude Deshayes-Gendron qui connut aussi, mais durablement, les dorures de Versailles. Il y fut le médecin du Régent.

Claude Deshayes-Gendron. Cliché de Paul Fougeron, d’après un portrait, auteur anonyme. In P. Champault, Mémoires et comptes-rendus de la société royale du Canada p. 88. DR. 

L’abbé Gendron passa de vie à trépas le 2 avril 1688.  Sa tombe, transférée dans la cathédrale fut détruite pendant la tourmente révolutionnaire.

[1] Mémoires pour servir à l’histoire d’Anne d’Autriche par Madame de Motteville, une de ses favorites, Tome 6, Amsterdam, 1734, p. 255-256.

[2] « Les Gendron, médecins des rois et des pauvres » in Mémoires et comptes-rendus de la Société Royale du Canada, série troisième, tome VI, mai 1912, p.58. Article rédigé par Philippe Champault d’après des papiers de famille.

[3] Mémoires et comptes-rendus de la Société Royale du Canada, p.60.

[4] Mémoires et comptes-rendus de la Société Royale du Canada, p.59.

[5] Mémoires et comptes-rendus de la Société Royale du Canada, p.66.

[6] PATIN G. – Lettre n° 820 à Falconet 28 avril 1665, in Correspondance française de Guy Patin, éditée par Loïc Capron. Paris. BIU Santé 2015. Opposé ou au mieux indifférent aux nouveautés physiologiques , Guy Patin fut meilleur épistolier que médecin…

[7] Une pareille lettre avait ceci de flatteur que, destinée à être affichée avec les armes royales à la porte de la maison sauvegardée, elle attestait à tout venant les motifs de la reconnaissance royale. Archives départementales d’Eure-et-Loir, B. 168.

[8] Incident rapporté 9 octobre 1658 par Jacques Gendron, curé de Voves dans les registres paroissiaux de Voves. Retranscrit dans un article des Mémoires de la SAEL, 1858, p.175.

[9] Le produit annuel de la commende montait  à  six  mille  six  cents  livres dont il perçut la moitié. En outre Anne d’Autriche lui fit présent d’une croix pectorale en diamant composée de cinq belles pierres.