30 mai-26 juillet 1853, Jenny et Henri en voyage de noces. ( 2)

Dans la première moitié du siècle, les manières de voyager évoluent. Au modèle classique des visites de monuments [évoquées dans la chronique précédente] s’ajoute la découverte de paysages inconnus, source d’émois inédits. En témoigne le récit du voyage de noces des Courvillois, Henri et Jenny Pelé, du 31 mai au 26 juillet 1853.

Les Landes, premier choc visuel

Les premières étapes qui conduisent les jeunes mariés de Chartres à Bordeaux ne sont guère dépaysante. La route est certes « agréable », mais Henri ne signale rien de saillant, n’étaient-ce les vignes dont, en connaisseur, ce négociant en vin apprécie la maturité.

Voyage de noces XIXe siècle.

Description des Landes par Henri Pelé. Archives départementales d’Eure-et-Loir, 113 J 34.

La traversée des Landes est un premier choc visuel.  « Désert avec des fondrières et des flaques d’eau », elles ne portent pas « la moindre trace de végétation, si ce n’est quelques fougères[1] ». C’était avant leur métamorphose en forêt artificielle de pins maritimes décidée par Napoléon III en 1857, quatre ans après leur périple.

Les Pyrénées, émoi des premières montagnes

Les paysages s’animent avec les Pyrénées. « De notre chambre, écrit Henri à Tarbes, nous apercevons quelques sommets, les contours sont très arêtés et la neige se distingue très nettement. Paysage très varié, végétation d’une puissance extraordinaire. »

De Tarbes, au loin, les Pyrénées. Gravure 19e siècle. Coll personnelle.

Arrivé à Bagnères-de-Bigorre, le couple s’offre une excursion à cheval sur le Mont Bédat,  haut de 862 mètres. Habitués aux horizons plats de la Beauce, Henri et Jenny admirent du sommet « un panorama magnifique. À nos pieds, des vallées profondes nous séparent des montagnes environnantes… ».

Bagnères-de-Bigorre. Cote EP II 196. https://bibnumerique.mediatheque-bagneresdebigorre.fr/

 » Le Pic du Midi que l’on croit toucher »

Puis ils s’engagent « en voiture » dans la vallée de Campan « qui ressemble à une gorge en raison de la hauteur des montagnes qui l’enferment ». Remontant à pied vers les sources de l’Adour, ils découvrent une perspective qui semble se jouer des distances : de là, s’émerveille Henri, « on voit le pic du midi que l’on croit toucher et qui est cependant à trois heures de marche ».

« Pour admirer, il faut le silence… »

Mais l’enchantement du Courvillois est rompu par « l’Adour dont on entend la clapotement perpétuel. Le bruit des eaux, se désole-t-il, est un ennui que j’ai éprouvé dans toute cette partie des Pyrénées. Il distrait sans cesse et empêche l’âme de se recueillir. Pour admirer, il faut le silence. » La montagne, sujet littéraire et pictural dès la fin du XVIIIe siècle, interpelle les sensibilités.  « Elle est associée dans l’expérience des voyageurs… au silence », souligne l’historien Alain Corbin[2].

Le voyageur face au grandiose. Cascade de Juzet, environ de Luchon vers 1860, lithographie d’Eugène Ciceri (1813-1890).

Plus généralement, la nature est un espace de repos et de recueillement. Sa contemplation élève l’âme et relègue au loin les tumultes de la vie mondaine. Pétri des lectures romantiques de Bernardin de Saint-Pierre ou de Chateaubriand, Henri confie à son petit cahier les émotions nées de sa confrontation avec le grandiose.

Lever du soleil sur la Méditerranée

Après les Pyrénées, le charme des nouveaux horizons s’estompe. Le voyage en vapeur sur la Méditerranée révèle même une déception esthétique. Levé à 4 heures du matin pour voir « le lever du soleil au milieu du brouillard », Henri note que « ce spectacle ne répond pas à ce à ce j’attendais ».

A la rencontre d’une autre France

La rencontre avec une nature jusque-là ignorée se double de la découverte de l’altérité. Les vêtements des autochtones diffèrent de ceux de l’Eure-et-Loir. À Pau ou à Bagnères, écrit Henri, « les hommes portent pour coiffure des bérets de laine, les femmes, des Madras dont les jeunes filles se servent d’une manière très élégante » ; à Tarbes « les femmes portent le costume des Pyrénées, les capulets rouges, noirs et blancs ».

Paysannes au marché de Bagnères-de-Bigorre. Lithographie d’Edouard Pingret, 1834. Cote AP 67. https://bibnumerique.mediatheque-bagneresdebigorre.fr/

 Au retour d’une promenade à cheval, le couple croise un paysan.  « il nous offre une hospitalité assez cordiale quoiqu’il ne parle pas le français. » Curieuse association : comme si l’accueil eut été réhaussé – ou facilité – par l’usage du français. Nouvel étonnement à Marseille où le couple coudoie « à chaque pas des étrangers, des hommes portant les costumes de l’Orient, des grecs et de musulmans… « 

Excursion aventureuse à Bessost, Espagne

Le dépaysement culmine le 30 juin avec une incursion en Espagne. Partis à cheval du bureau de la douane, Henri et Jenny font route vers Bossost avec un guide car la route est périlleuse. La descente vers l’Espagne, « très effrayante », serait même « dangereuse si les chevaux étaient moins habitués et moins sûrs[3] ».

Voyage de noces XIXe siècle.

L’excursion des deux époux en Espagne. Archives départementales d’Eure-et-Loir, 113 J 34.

Récompense : à l’approche de Bossost, un panorama dévoile le val d’Aran « où serpente la Garonne qui prend sa source à peu de distance ». De cette épopée, Henri retient aussi les différences entre les deux pays. Tandis que le chemin de la partie française « offre des traces d’entretien … il n’y a plus rien de tout cela du côté de l’Espagne. » Surtout, Bossost révèle un pays arriéré, pauvre et presque sauvage : « C’est un petit village d’aspect misérable, nous sommes assaillis par une multitude d’enfants qui nous demandent l’aumône avec menaces ».

Voyage de noces XIXe siècle.

Bossorst, un village pauvre « avec une quantité incroyable d’enfants ». Archives départementales d’Eure-et-Loir, 113 J 34.

Théâtres et découverte des « bains »

Jenny et Henri ponctuent leur voyage d’agréments urbains, déambulations sur les promenades ou sorties au théâtre à Poitiers et Bordeaux. Mais, expression de leur curiosité, ils s’initient à des sensations nouvelles, celles des bains.

Etablissement thermal de Bagnères-de-Bigorre vers 1850.  Aquarelle ; 19,5 x 26,5 cm, collection H.  Destailleur. Gallica.bnf.fr.

« Etablissement d’eau thermale de Bagnères-de-Bigorre, nous y prenons un bain », écrit Henri. Fondé en 1824, ses eaux sont réputées soigner les affections catarrhales ou encore l’asthme humide[4]. Les guides de savoir-vivre s’inquiètent ce cette mode. « Pour une femme élégante, une ville d’eau est en effet le théâtre des plus grands dangers[5]. »

Voyage de noces XIXe siècle.

Réclame pour les bains de mer, plage du Prado, Marseille.https://patrimoine-medical.univ-amu.fr/articles/article_bainsdemer.pdf

À Marseille, les deux époux goûtent cette fois aux « bains de mer » proposés par « les établissements du Prado » créés en 1842. Précisions à toutes fins utiles… : l’usage est thérapeutique, les bains femmes sont séparés des bains hommes et le costume recouvre la quasi-totalité du corps[6]

Épilogue du voyage de noces

Voyage de noces XIXe siècle.

Couverture du carnet contenant le récit du voyage de noces. Archives départementales d’Eure-et-Loir, 113 J 34.

Henri et Jenny ont, durant les huit semaines du voyage de noces, admiré des paysages sublimes, éprouvé des émotions nouvelles et partagé des moments forts, creuset de souvenirs communs pour le reste de leur vie. Du petit album d’Henri – dont l’usage est pourtant personnel – rien ne filtre des sentiments amoureux et du bonheur d’être à deux[7]. Effet d’une réserve volontaire ou expression d’une pudeur inconsciente et intériorisée ? Toujours est-il que le jeune mari n’a pas écrit sur ces « choses-là ».  Le non-dit est aussi un révélateur de l’histoire.

Notes

[1]La loi de 1857 imposa aux communes d’assainir les terrains marécageux afin de les rendre aptes à la plantation.

[2] Alain Corbin, Histoire du silence, Albin Michel, 2016, p. 46.

[3] Jenny est protégée : « Nous allons tous les trois à la suite l’un de l’autre, le guide à la tête, moi à l’arrière-garde, ma femme entre nous deux. »

[4] Du bon usage de la « station thermale » en France (xixe siècle-début xxe siècle), Carole Carribon. https://books.openedition.org/editionscnrs/26481?lang=fr

[5] Comtesse Drohojowska, De la politesse et du bon ton, Paris 1860, p. 136.

[6] Les établissements proposent diverses manières de prendre des bains de mer. Ainsi, le bain à la lame : on s’expose à la vague à l’intérieur d’une cabine fermée par des barreaux. On bénéficie ainsi d’un massage à l’eau de mer sans risque de noyade. https://rivage.hypotheses.org/81.

[7] Le voyage de noces est aussi un voyage sensuel. À ce propos, le roman de Maupassant, Une vie. Les routes inexplorées du voyage de noces en Corse sont aussi celles des méandres du corps.

En savoir plus revue Histoire 321, article de Sylvain Venayre.