Le folklore de la Beauce et du Perche

 

         Le Folklore de la Beauce et du Perche est publié en 1902. Il a depuis été réédité à trois reprises. On ne connaissait rien – ou presque – de son auteur, Félix Chapiseau. Un oubli que l’introduction de la réédition de 2012 par les éditions CPE et le présent article s’emploient à réparer.

Un livre édité en 1901-1902.

Félix Chapiseau, Le folklore de la Beauce et du Perche. 2012, Editions CPE. Préface d’Alain Denizet.

        Né en Eure et Loir à Ouarville, rue de Chartres, le 2 août 1857 dans une famille de petits cultivateurs, Félix Chapiseau s’éteint dans le confort de ses appartements parisiens du xviiè arrondissement le 26 octobre 1927. Tour à tour instituteur en Beauce, employé au ministère de l’instruction publique à Paris et écrivain reconnu, son itinéraire incarne la réussite du provincial émigré à Paris. Trois fois réédité, Le Folklore de la Beauce et du Perche est son plus grand succès, indispensable référence des livres d’histoire et d’ethnologie, des revues et des almanachs. Mais que sait-on de son auteur ? Disons-le : rien ou si peu. Cette nouvelle réédition offre l’occasion de réparer l’oubli et de présenter au lecteur l’homme, sa trajectoire sociale et son œuvre littéraire.

Félix et Lucie Chapiseau juillet 1904.

Félix et Lucie Chapiseau juillet 1904. Il a publié le Folklore de la Beauce et du Perche  en 1902.

Une rapide ascension sociale

        Les Chapiseau appartiennent au monde des humbles. On y est journalier de père en fils. Le père de Félix est le premier à s’extraire de cette condition. Jeune marié, il prend la tête d’une petite exploitation, puis se lance dans le commerce de son, de grain et de vin en gros, marchandises qu’il convoie, en roulage de nuit, avec son chien « Rigolo » et son cheval « Bijou » à Etampes, Dourdan ou Orléans. Félix ne succède pourtant pas à son père. Il sera instituteur. Comment l’expliquer ?

          En dehors de ses dispositions intellectuelles, le choix de l’Ecole Normale est le fruit de l’influence familiale. Nous savons que l’instituteur du village était un ami de son père. Surtout, la famille peut financer des études qui sont la promesse d’un nouveau marchepied social. Le jeune Félix est alors placé en pension à Chartres. Il en conçoit au départ « le chagrin de la séparation des êtres chers », ses parents bien sûr mais aussi, de son propre aveu, les pigeons qu’il a apprivoisés, l’ânesse où il fit ses premiers pas d’équitation et le chien. Quand il rejoint en 1878 la cohorte des hussards noirs de la République, le petit-fils de journalier est le premier Chapiseau à quitter la terre, à aller à l’école supérieure, à prendre les habitudes de la ville – costume, maintien et langage – et à percevoir un traitement fixe qui contraste avec les revenus aléatoires de ses aïeuls.

          Il est d’abord nommé maitre adjoint à Illiers. Il y rencontre Lucie Vallée, sa future épouse, dont la mère dirige sur la place du marché un café restaurant dont la grande salle, ornée de cinq glaces, contient douze tables en marbre et un billard. Les appartements privés témoignent de commodités urbaines. L’aisance de sa belle famille se traduit par une dot coquette de 9 000 francs en comparaison de laquelle les 1 000 francs d’apport de Félix font pâle figure. Le déséquilibre est apparent car son mari représente pour la jeune fille une perspective d’ascension sociale liée à sa fonction d’instituteur. Le 29 novembre 1880, Félix, 23 ans et Lucie – qui n’a pas encore 20 ans – s’unissent à Illiers. En 1882, il est envoyé à La Chapelle du Noyer où sa femme, en raison de son « excellente conduite » est nommée directrice des travaux à l’aiguille à l’école mixte.

Illiers au temps de Proust et des premières années de professorat de Félix Chapiseau.        

En 1889, il sollicite un congé pour « une affaire de famille ». L’inspection estimant que « rien ne parait s’opposer à ce qu’il lui soit donné satisfaction », les Chapiseau quittent la Beauce pour s’établir à Paris, 35 rue Dutot, dans le 15ème arrondissement où ils comptent un oncle maternel, rédacteur au ministère des travaux publics. C’est un tournant.

La montée du provincial à Paris 

          En effet, Chapiseau abandonne l’enseignement en raison d’une « laryngite chronique » et intègre par concours le ministère de l’instruction publique dont il gravit peu à peu les échelons. Débutant comme expéditionnaire, il est à sa retraite en 1917 rédacteur principal, attaché au cabinet du ministre.  La famille appartient au cercle de la haute bourgeoisie parisienne, fréquentant aussi directeurs de journaux, artistes et intellectuels. Ainsi en 1921, Chapiseau est en congé à Sainte-Marie de la Mer en compagnie du marquis de Baroncelli-Javon et du peintre Jean Hugo, arrière-petit-fils de l’écrivain. Le mariage de sa petite-fille est annoncé le 24 juillet 1932 dans le très sérieux journal des débats politiques et littéraires, quotidien républicain conservateur, porte parole de l’élite académique du monde des arts et des lettres auquel – comme écrivain et membre de la société des gens de lettres depuis 1902 – il appartient.

          Il publie plusieurs livres dont Au pays de l’esclavage, mœurs et coutumes de l’Afrique Centrale et signe en dix ans sept comédies. Au sein de son œuvre, seul Le folklore de la Beauce et du Perche, son ouvrage le plus personnel et le plus érudit, s’est extirpé de la chape de l’oubli.

Le folklore de la Beauce et du Perche, un succès

Les deux volumes publiés en 1902 par les éditions Maisonneuve s’insèrent dans la collection des Littératures populaires de toutes les nations, laquelle présente les écrits des folkloristes qui font autorité tels Paul Sébillot, directeur de la revue des traditions populaires, Henri Carnoy fondateur de La Tradition ou encore Henri Pourrat. Le livre de Chapiseau s’inscrit donc dans l’âge d’or des recherches folkloriques qui culmine entre 1870 à 1914. Au début du XIXe, des auteurs avaient certes déjà glané chants et légendes du terroir, mais les folkloristes du siècle finissant élargissent leur champ d’études aux us et coutumes du quotidien, aux rites des étapes de la vie et bientôt aux objets. La collecte des traditions leur apparait comme une nécessité car le sentiment prévaut qu’elles partent à vau l’eau, emportées par le progrès scientifique, l’urbanisation, l’enseignement de masse et le service militaire, concurrencées par l’essor des fêtes officielles, municipales et nationales, souvent condamnées enfin par la morale bourgeoise et le clergé. Il s’agit donc pour les folkloristes de fixer par écrit ce monde qui s’en va.

           Chapiseau brosse un tableau du folklore de la Beauce et du Perche qui embrasse tous les aspects attendus : superstitions, remèdes des rebouteux, sorcellerie et diablerie, monde des fées et des lutins, légendes et contes, proverbes et chansons, rites des fêtes traditionnelles et coutumes liées aux différents âges de la vie. Abandonnant parfois la neutralité de l’observateur, il se fait moraliste quand il condamne des coutumes jugées ridicules ou dangereuses, notamment celles concernant la santé. En homme de son temps, il se pose en artisan du progrès.

Quelles ont été ses sources ?

          Notre érudit s’approvisionne aux meilleurs ouvrages, ceux de l’abbé Fret, de l’abbé Thiers, de Morin, de Lecoq ou encore de Boisvillette. Mais ses informations sont également personnelles. Familiales tout d’abord puisqu’il reconnait sa dette envers sa bisaïeule maternelle Marie Victoire Cailleaux qui lui conta nombre de légendes. Son décès en 1878 fut-il l’aiguillon qui poussa le jeune instituteur à recueillir les témoignages du passé ? Guidé également – ce sont ses mots – « par un pieux devoir à rendre au pays natal », il consacre durant dix années ses congés à des excursions dans les campagnes, faisant sa moisson auprès des anciens. À ce propos, l’historien émet un regret. Chapiseau mentionne rarement les personnes interrogées si bien que l’on ne sait pas ce qui doit être attribué aux livres consultés ou à son travail d’enquête oral. Relevons aussi qu’il ignore des écrits pertinents pour son sujet. Nulle mention des pages que Noël Parfait à consacrées aux beaucerons dans la collection Les français peints par eux-mêmes, aucune allusion à l’almanach Le Messager de la Beauce et du Perche pourtant riche en superstitions et légendes, pas un mot non plus des recherches de son contemporain Gustave Fouju.

La sorcière... Dessin d'Auguste Hoyau, Le Messager de la Beauce et du Perche. Cliché, Alain Denizet.

La sorcière… Dessin d’Auguste Hoyau, Le Messager de la Beauce et du Perche. Cliché, Alain Denizet

Un excellent accueil critique

          La Société Percheronne d’histoire et d’archéologie juge l’ouvrage « distrayant » et s’incline devant la « somme de travail et d’enquête qu’il a dû exiger ». Le critique de la Picardie littéraire, historique et traditionniste est dithyrambique : « De tous les recueils de folklore français que j’ai eu l’occasion de parcourir… celui de M. Chapiseau est certainement le plus clair et le plus précis. Il rappellera aux générations futures tout un passé qui s’effrite de jours en jours ». La Nouvelle Revue salue « un recueil exact, précis, fait par un enfant du pays ». Selon la revue La tradition, « le livre contient toutes les qualités d’un recueil de traditionnisme. Il est construit selon un plan méthodique et très complet qui forme un excellent tableau de toutes les manifestations traditionnistes de la vie beauceronne et percheronne ». Quant à Paul Sédillot, un des maîtres du folklore français, il estime que « ces deux volumes contiennent beaucoup de matériaux sur le folklore de ce pays de Beauce » notamment le chapitre qui traite « des superstitions et croyances relatives à l’homme, à la faune, à la flore populaires et à la météorologie ». Il égratigne toutefois la partie consacrée aux chansons populaires qu’il juge insuffisante et pointe l’oubli d’une touchante coutume du Perche : « Si une fille était séduite et enceinte, la famille portait le deuil pendant deux ans ». Les journaux parisiens ne sont pas en reste. Le Monde artiste s’émeut des « volumes charmants écrit par ce délicat lettré » tandis que le critique du Monde artistique illustré estime que « le recueil de M. Chapiseau est le plus admirablement ordonnancé, le plus clair, le plus précis » qu’il ait étudié. Dés sa publication, le livre bénéficie aussi du soutien du Conseil général d’Eure et Loir qui le recommande « à toutes les bibliothèques scolaires et municipales car la propagation d’œuvres de cette nature, surtout lorsqu’elles émanent de nos concitoyens, constitue la meilleure instruction que l’on puisse donner au peuple ».

Les diableries, un dessin d'Auguste Hoyau, Le Messager de la Beauce et du Perche. Détour et cliché, Alain Denizet.

Les diableries, un dessin d’Auguste Hoyau, Le Messager de la Beauce et du Perche. Détour et cliché, Alain Denizet.

          Le folklore de la Beauce et du Perche est depuis sa parution une référence dont tous les auteurs – folkloristes et auteurs régionaux – ont fait leur miel à l’exception… de Charles Marcel-Robillard qui des années de 1965 jusqu’en 1980 publia une série de livres sur le folklore de la Beauce. Dans les volumes 7 – Le folklore de la peur – et 11 – Du berceau à la tombe – il ne cite pas une fois le livre de Chapiseau, fut-ce en note, alors qu’il traite les mêmes sujets. Cet ostracisme est difficilement explicable, même en tenant compte des approches différentes, Robillard privilégiant l’exploitation des archives afin de donner ainsi à son « folklore » un ancrage historique.

         Mais le « Chapiseau » – permettons nous cette familiarité – peut s’enorgueillir d’une belle postérité et d’avoir été butiné par les meilleurs spécialistes. Pensons entre autres à la thèse de Jean Claude Farcy sur les paysans beaucerons ou à la France en héritage de Gérard Boutet. Gageons qu’il sera encore le livre de chevet des amoureux des anciennes traditions de notre région que nous laissons en compagnie des fées et à la lecture de surprenants remèdes…

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