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Marthe et « petite Lucienne » dans la Grande guerre

Départ pour la guerre

Le 2 août 1914, Luc Noblet a 39 ans quand il quitte sa famille et sa ferme de Bû pour rejoindre sa caserne à Paris. Sa correspondance, conservée par son petit-fils Lionel Marsal[1], a ceci de singulier qu’elle est composée de lettres et de cartes écrites par les deux parents, mais aussi par leurs deux filles Lucienne, 4 ans et Marthe, 15 ans. Ce sont par leurs mots, simples et émouvants, que nous allons appréhender le quotidien des enfants pendant la Grande guerre.

La petite Lucienne, une santé préoccupante

Dans ses courriers, jamais Luc Noblet ne manque d’embrasser de « tout cœur » ses deux filles. Cependant, la petite Lucienne a droit à une attention particulière. Trois semaines après son départ, sa femme lui écrit qu’elle est malade des végétations[2]. Préoccupations agricoles et situation militaire passent au second plan : le papa s’inquiète d’abord de la santé de son « Titi » et demande à son épouse « toute la vérité ». Laquelle, le 13 septembre, l’avise d’un état de santé préoccupant : « Elle a passé une bien mauvaise nuit. Elle étouffait. J’ai passé la nuit à lui faire des compresses d’eau chaude sur la gorge ». Or, trouver un secours est difficile.  Le médecin chef de l’hôpital de Dreux, débordé par l’afflux des soldats blessés, « m’a presque envoyée promener ». Soulagement, au début du mois de novembre la petite Lucienne est opérée à Paris.

Mais une enfant « bien mignonne »…

Parce qu’elle a été sage, son papa lui a offert une poupée. Alors, elle le remercie : « Je suis toujours bien mignonne et ma belle poupée est toujours telle que tu me l’as apportée, je ne l’ai pas encore cassée. Je t’embrasse bien fort et je pense bien souvent à mon papa. Ta petite Lucienne. »

Enfants dans la Grande guerre

Carte de la petite Lucienne. Sans date, mais après son opération. Ce sont ses mots, mais c’est la maman ou Marthe qui tiennent le crayon… L’orthographe a été respectée pour l’ensemble de la correspondance. Archives privées, Lionel Marsal. DR. 

Luc Noblet retrouve enfin sa petite famille à la faveur d’une permission au mois de décembre. Trop courte… Le départ est un arrachement pour « Titi ». Sans doute, sa maman lui explique-t-elle que son papa est parti pour défendre son pays contre des « méchants ».

Le « dodo » et la peur de l’enfant

En témoigne cette carte de janvier 1915. Elle renseigne sur les peurs que les allemands inspiraient aux enfants.  Au château d’Abondant, commune voisine de Bû, étaient abrités des réfugiés du nord de la France, chassés par les exactions commises par l’ennemi.  En-eut-elle des échos ? La carte de « Titi » montre un papa en armes : il protège la France, mais aussi sa « petite Lucienne » : « Mon papa, je suis toujours bien mignonne et je t’embrasse bien fort et de tout mon cœur, cette carte me représente dans mon dodo et toi tu es en haut, tu veilles pour que les allemands ne vienne pas chercher ta petite Lucienne. »

Carte de Lucienne, sans date. Archives privées, Lionel Marsal. DR.

Quand la petite Lucienne réconforte son papa

À son tour de réconforter son papa lorsqu’il est hospitalisé à Issy-les-Moulineaux pour une jaunisse. Le jour de ses quatre ans, elle lui fait savoir, en toute candeur, qu’elle se porte mieux car elle a bien respecté les prescriptions, manière de dire à son père de ne pas se décourager : « J’ai aussi était enrhumée mais j’ai bien pris mon sirop et j’ai bu du lolo bien chaud et je suis presque guérie. Je voudrais que tu sois de même. Je t’embrasse bien fort. Ta petite Lucienne. »

Courriers d'enfants dans la Grande guerre

Carte de la petite Lucienne pour la bonne année avec en second plan les soldats qui combattent. Toujours ses mots – le lolo ne s’invente pas… – mais cette fois, guidée par le main de sa mère ou de Marthe, elle a écrit « Je t’embrasse bien fort ». Archives privées, Lionel Marsal. DR.

« Titi » revoit son papa à la fin du mois de mai, peu de temps avant son départ pour le front, près de la butte de Vauquois. Mais comme, dès le 20 juin, il est à nouveau hospitalisé à Bar-le-Duc pour dysenterie, « Titi » lui souhaite un bon rétablissement, lui apportant le baume de la petite fille modèle : « Cher papa, je suis toujours bien mignonne et je t’embrasse bien fort pour que tu guérisse bien vite. Ta petite Lucienne qui t’aime bien. »  

Dernière carte de la petite Lucienne à son père. Elle est bien choisie : Deux cœurs, une petite fille et son papa. Archives privées, Lionel Marsal. DR.

À son père, ce sont ses derniers mots.

Marthe, jeune fille courageuse

Des pensées de sa grande sœur Marthe, nous savons peu. À 15 ans, elle n’a pas la spontanéité de la petite Lucienne. Si chacune de ses cartes s’achève par « je t’embrasse bien fort », cette formule toute faite ne doit pas tromper sur ses sentiments. Ses courriers esquissent le portrait d’une jeune fille courageuse pendant des temps difficiles.  À son père, elle montre qu’elle fait plus que seconder sa maman. Elle le suggère d’ailleurs, écrivant : « Je reste à la maison tous les jours à faire l’ouvrage, je profite que j’ai 5 minutes à moi pour t’écrire ». [lettre du 4 juin].

Comment elle seconde sa maman

Quel ouvrage ? Ses heures sont d’abord occupées aux tâches ménagères – ménage, cuisine, lavage, raccommodage – sans compter l’attention accordée à sa petite sœur. C’est elle aussi qui est chargée d’aller, tôt le matin, au marché de Houdan pour vendre le beurre, ce qui suppose en amont le maniement de la baratte et la traite de la vache : « Papa, c’est moi qui est à Houdan est j’ai pas chaud. Le beurre n’allait pas si bien que ça. J’en avais 6 livres et ½ à vendre et ils sa vendus 16 sou 17. Nous portons bien tous. Je t’embrasse bien fort, Marthe ». [carte non datée, orthographe respectée

Lettre de Marthe à son père, 29 septembre 1914. Luc Ernest Noblet est alors à Paris. Il est, notamment de garde, à la Tour Eiffel. Archives privées, Lionel Marsal. DR.

Ne doutons pas qu’elle ait aussi ramassé les pommes de terre, les pommes à cidre et qu’elle ait été mise à contribution pour des travaux ordinairement réservés aux hommes. Son père s’en inquiète d’ailleurs.  Il demande fermement à sa femme que René – l’employé – ne « l’abrutisse pas à la faire herser avec le cheval ».

Le marché de Houdan dans les années 1910. Marthe y allait fréquemment, tôt le matin par tous les temps. Archives privées, Lionel Marsal. DR.

Marthe informe son père

Marthe complète les nouvelles fournies par sa mère sur la marche de la ferme, « Titi » ou le village. Ainsi, par la carte du 29 décembre, elle apprend à son père que « nous aurons la batterie demain à 9 heures », ajoutant sans transition « Titi est reconsolé, il est content comme un petit diable quand il a une carte à  toi ». Deux évènements l’ont marquée, qu’elle confie à son père. Revenant de Paris, lui écrit-elle le 29 septembre, « nous avons rencontré des Anglais qui partaient avec tout leur fourbi », à coup sûr, les premiers étrangers qu’elle ait croisés, puis en mars [carte non datée], elle lui fait part d’un fait divers : « Il y a eu le feu chez le cordier, on y a mis le feu à ses 3 mailles dans son clos »

Carte du 29 décembre 1914. La première permission est terminée. Archives privées, Lionel Marsal. DR.

Des marques de tendresse filiale de plus en plus vives

À mesure que les mois s’écoulent, la jeune fille s’épanche. L’absence lui pèse. Aux mots convenus s’ajoutent désormais des marques discrètes de tendresse filiale telles celles du 29 décembre dans sa carte de vœux : « Tu nous dit que tu es enrhumé comme un misérable. Soigne-toi comme il faut, ne te laisse pas tombé malade d’avantage. Si tu peux aussi venir vendredi, vient on sera bien contentes. » Lors de sa permission de fin mars elle lui a préparé une « salade si bonne » que son père la complimente dans la lettre qui suit.

Quand le 14 juin 1915, Luc Noblet a 40 ans, Marthe prend la plume. « Cher papa, je te souhaite un bon et heureux anniversaire de bien loin. J’aimerais mieux te le souhaité, mais ce n’est pas possible. En entendant ce jour, je t’embrasse bien fort. Ta fille qui t’aime. Marthe ».

Carte de Marthe, 14 juin 1915. C’est une jeune fille qui offre un bouquet à son père qui fête ce jour ses 40 ans. Il est à Vauquois, prés des canons et des tirs d’artillerie.  Archives privées, Lionel Marsal. DR.

Rompant avec la distance jusqu’alors observée, elle conclut son courrier par une déclaration d’amour à son père, si loin désormais. Depuis le 6 juin, il est sur le front dans la Meuse. À son père, ce furent ses derniers mots.

Des vies broyées par la guerre

En un an, Marthe et la petite Lucienne ont vu leur papa une vingtaine de jours, découpés en cinq permissions. Le poilu qui terminait ses lettres par «  Ne vous tourmentez pas de moi » est emporté par la dysenterie le 26 juillet 1915. La Première guerre mondiale fit près d’un million d’orphelins et d’orphelines. Parmi elles,  Marthe et « Titi ». 

« Ne vous tourmentez pas de moi », éditions Ella, 2019. Un livre des professeurs et des élèves de 3éme et de CM2 de Bû, 23 euros.

Notes

[1] Lionel Marsal (1952-2006) a été instituteur et conseiller municipal à Bû (canton d’Anet). Il a légué à sa compagne, Françoise Goguelin, la correspondance de guerre de la famille Noblet. Elle a donné lieu à un livre « Ne vous tourmentez pas de moi », Editions Ella, 2019.

[2] Les végétations, situées à l’arrière des fosses nasales, défendent l’organisme contre les infections virales et bactériennes. Parfois, elles grossissent et provoquent des rhino-pharyngites. D’où l’opération.

 

1835, couple maudit : parricide et peine capitale. acte II.

Le samedi 10 janvier 1835, tôt le matin, la femme Lefèvre reçut la visite de Marie-Antoinette, la fille de la femme Henry. Sa mère, dit-elle, était malade. Comme elle était enceinte de sept mois, la voisine crut à un accouchement prématuré.  Il n’en était rien. Arrivée sur les lieux, la femme Henry lui annonça « que tout était perdu chez ses père et mère, qu’elle avait entendu crier à l’assassin, qu’elle croyait avoir entendu des coups de feu », mais que malade, terrifiée et seule – son mari était absent- , elle n’était pas intervenue. C’est l’adjoint au maire qui pénétra le premier dans la chambre de ses parents. Une vision d’horreur.

Trois corps sans vie, mutilés.

Dessin, L’Astrologue de la Beauce et du perche, 1893. Soixante après les faits, le dessin est conforme au dossier d’assises.

« Les deux époux étaient dans leur lit. La femme avait la figure, le col et la poitrine inondés de sang. Sa tête presque détachée du tronc était pendante. Deux chevrotines avaient traversé le corps. Celui de son mari indique qu’il avait rapidement succombé de coups de chevrotine tirés à bout portant et d’un grand clou enfoncé dans le crâne. Le corps du jeune Germond était étendu au milieu de la chambre baignant dans le sang. Le poêle brisé et renversé, les meubles épars, sa chevelure hérissée et la contraction de ses traits attestaient qu’il avait soutenu une lutte terrible[1] ». Une chambre contigüe avait été mise à sac.

Plan de la chambre des Germond. 1  lit des époux Germond, 2 lit du fils Germond, 3 Quart à vinaigre, 4-5-6-7-8 Morceaux du poêle épars, 9 billot, 10 huche, 11  table, 12 chaises,  13 place de l’horloge,  14 chaise empreinte de sang.  Archives départementales d’Eure-et-Loir, 2  U 229.

Double parricide, un fratricide

Les regards se portent très rapidement sur les époux Henry. Les accuse, non seulement un lourd passé fait de menaces, d’injures et de contentieux, mais aussi et surtout des éléments très concrets qui s’accumulent de jour en jour. Alibis peu crédibles, émotion surjouée et col de chemise taché de sang : le couple est mis en état d’arrestation dès le 10 janvier au soir. Le lendemain, les perquisitions sont accablantes. Des escarpins, une cravate, un étui à rasoir, une paire de bottes appartenant au jeune Germond et des vêtements rougis de sang sont retrouvés chez Henry ; une somme de 1 500 francs est mise à jour sous la paillasse de sa femme – que son père aurait dissimulée – ainsi qu’un mouchoir taché de sang – à cause, explique-t-elle, des sangsues qu’elle s’est appliquée sur ses genoux… Le 11 janvier, Henry s’évade dans des conditions rocambolesques.

Extrait du témoignage du 30 janvier 1835, de la femme Pinceloup, une petite cousine d’Henry chez laquelle il se refugie après son évasion. Elle raconte son arrivée. Archives départementales d’Eure-et-Loir,  2  U 229.

Rattrapé le soir même, il passe aux aveux et désigne sa femme comme inspiratrice et complice du triple assassinat. Elle admet avoir assisté au massacre, mais contrainte et forcée sous les menaces de son mari armé. 

Quand la petite fille des parricides témoigne…

Une version qui s’écroule après les confidences de sa fille de neuf ans, Marie-Antoinette, faites à la femme Lefèvre, sa voisine : «   Dans la nuit papa est arrivé, il a allumé la chandelle et est allé chez grand-papa. Maman y est allée et ils ont tiré des coups de fusil. Ils ont apporté des cartons, des affaires de tulle et des bonnets et quand papa é été pour s’en aller, il a embrassé maman. Maman me défendit de dire que papa était venu, qu’elle me donnerait un bel habillement. »

Extrait de l’acte d’accusation. Archives départementales d’Eure-et-Loir, 2 U 229.

Le procès des parricides

Le 20 et 21 juin, une foule énorme se presse aux abords de la petite salle du palais de justice de Chartres. Chacun veut apercevoir le couple maudit. Mais seules deux-cents personnes peuvent assister aux audiences. Henry apparait, abattu ; elle, impassible, assène qu’il a tout combiné. Le public observe qu’elle a perdu son ventre gros : le 19 mars, à la maison d’arrêt de Nogent-le-Rotrou, elle a accouché d’une fille prénommée Marie-Gertrude qu’Henry s’est refusé à reconnaître. Décidemment, le couple se déchire sur tout.  Sans forcer, l’accusation établit la culpabilité des époux Germond ; la défense ploie sous un trop lourd fardeau, note Le Glaneur : « Il était facile de prévoir que tout le talent possible échouerait contre la fatale évidence ». Les époux Henry sont condamnés à mort.

Première page du lourd dossier Henry-Germond. Archives départementales d’Eure-et-Loir, dossier 2 U 229.

La peine de mort en débat, déjà.

Si la peine capitale réjouit la vox populi, elle révolte Le Glaneur, feuille d’inspiration libérale, qui s’inscrit dans le courant abolitioniste porté par Victor Hugo depuis la publication de la préface argumentée des « Derniers jours d’un condamné » en 1832. « Les époux Henry, écrit le journal, sont condamnés au supplice des parricides. Ainsi cet horrible drame n’est pas encore fini.  Il reste encore une scène de sang à remplir. Il faut, pour que l’extermination de la famille Germond soit presque complète, que le bourreau y mette la main. Le premier drame aura eu lieu la nuit, le second sera donné en plein jour à la société qui le réclame. »

À gauche, lettre signée, « un colporteur du département ». archives départementales d’Eure-et-Loir, 2 U 229. Il défend la peine de mort. À droite, extrait du livre de Victor Hugo, « Les derniers jours d’un condamné ».

La parricide demande la grâce royale

Le 26 juin, dans une lettre, Marie Germond implore le roi de lui accorder la grâce, invoquant les retombées infamantes de sa condamnation sur ses deux filles. « Mes pauvres enfants ne sont-ils pas déjà assez malheureux, privés de la succession de leurs aïeux, comme succédant à une mère indigne par la loi, faudra-t-il encore que le sang de leur mère rejaillisse sur eux[2] ? »  Cet extrait informe, en passant, que les parricides étaient frappés de la mort civile : les liens sont légalement rompus entre le coupable et sa famille. Par voie de conséquence, les enfants sont privés de la succession du père ou de la mère ou de deux comme dans le cas du double parricide de Saint-Eliph.

L’attente de l’exécution

Comme la demande de grâce est sans effet et que le pourvoi en Cassation est rejeté le 16 juillet, l’exécution ne saurait tarder. Mais sa date n’étant pas annoncée, chaque samedi, se désole Le Glaneur, « on voir accourir à Chartres une partie de la population des communes environnantes de quatre à cinq lieues à la ronde. Ces amateurs de spectacle de la guillotine se composent essentiellement de femmes et de jeunes filles. Il est désolant pour l’humanité de voir qu’un sexe, en qui il ne devrait exister que des passions douces, ait une si ardente soif de voir couler le sang humain[3]. »

La Place du marché aux vaches au début du XXe siècle, lieu d’exécution jusqu’en 1845. Ensuite, la guillotine quitte le centre-ville pour migrer en périphérie, Place Morard.

Enfin, l’exécution est fixée dans la matinée du 12 septembre. « Les deux victimes, écrit Le Glaneur sont conduites, en charrette de la prison sur la place du marché-aux-Vaches[4]. La gendarmerie les escorte ; une partie de la garnison est stationnée sur leur passage et aux alentours du lieu du supplice ». Dans cet extrait du Glaneur, le lecteur aura noté que les époux Henry, parce qu’ils sont condamnés à avoir le cou tranché, accèdent au statut de « victime ».  Spectacle, écrivait le même journal :  si depuis la réforme de 1832, les parricides n’ont plus le poignet droit tranché à la hachette avant l’exécution, leur mise à mort est encore précédée d’une mise en scène particulière prévue par le code pénal.  

Extrait du journal Le Glaneur, 15 septembre 1835. Il exprime, une nouvelle fois, son horreur du châtiment suprême et son « inefficacité », argument repris…en 1981 par Robert Badinter.

Mise en scène du « spectacle » et imprévu

Six mille personnes sont aux rendez-vous, venues de Chartres et de ses alentours. Pour rappel, la ville, en 1836, compte moins de quinze mille habitants. Accompagnés par deux prêtres, les époux Henry, en chemise, nu-pieds et la tête couverte d’un voile, parviennent à deux pas des bois de justice où les attendent deux chaises. Là, Une dernière épreuve les attend : la lecture du long arrêt de condamnation faite par un huissier.

La femme Henry avant l’exécution, tête haute. Elle a les pieds nus, infamie réservée au parricide. En arrière-plan, son mari, tête baissée. Les deux écoutent les derniers secours des prêtres. L’ Astrologue de la Beauce et du Perche, 1893

Un imprévu – à la fois coup de théâtre et geste de rédemption – vient clore le « spectacle » : « Les paroles des prêtres amenèrent une réconciliation entre ces deux malheureux qui se reprochaient mutuellement leur mort. Ils s’embrassèrent. » Baiser de la mort. Henry entendit le bruit sec de la lame. La tête de son épouse fut la première à rouler dans le panier. Elle fut la dernière femme à subir la peine capitale en Eure-et-Loir[5].

Notes

[1] Extrait de l’acte d’accusation.

[2] Archives nationales, BB/24/2007. DOS 3143/S9. Cité par Sylvie Lapalus, la mort du vieux, Taillandier, 2004, p 279-280.

[3] Même réflexion, en 1854, du notable chartrain Lecocq pour l’exécution de Dejames.

[4] Située entre l’actuelle place des Epars et celle de la République.

[5] Près de vingt femmes furent guillotinées en France de 1835 à 1845, souvent pour des parricides ou pour l’assassinat de leur mari. La dernière femme exécutée en France fut Germaine Leloy-Godefroy en 1949.

1835, histoire d’un couple maudit. Acte 1.

« Tous les genres d’horreur se rencontrent dans cette malheureuse affaire », écrit le procureur du roi.  On ne saurait mieux dire. En 1835, l’affaire du couple Marie Germond et Basile Henry cumule parricide, fratricide, soupçons d’infanticide et affaires de mœurs. Et comme toutes les affaires de justice, elle informe sur le quotidien :  santé, tradition, superstition et relations conjugales…

Au mariage, lui, 25 ans ; elle 15 ans.

Les deux époux sont issus de famille de modeste aisance. Le père de Basile Henry est boucher, sacriste et maître d’école à Saint-Victor-de-Buthon. À son jeune garçon, il apprend à lire, à écrire et lui fait endosser le surplis de l’enfant de chœur avant de le placer à 14 ans comme apprenti bourrelier. À l’issue de sa formation, il goûte à l’air urbain, émigre à Beauvais puis à Paris. De retour au pays, Henry fait la connaissance de Marie Germond en 1822 aux « danses qui suivent les tirs du pavois[1] ». Originaire de Champrond-en-Gâtine, la jeune fille, après deux années d’école, achève tout juste son apprentissage d’ouvrière en robe. Le mariage est célébré le 7 août 1822. Il a 25 ans ; elle, 15 ans, âge très inhabituel, mais ses parents cultivateurs ont donné leur bénédiction et mille francs de dot.

Un mariage en Eure-et-Loir vers 1820.  Bois de Garnier. Allabre. in le folklore de la Beauce de Marcel-Robillard , volume 10, p 41.

Débauche en tout genre

Les jeunes mariés s’installent à Montlandon. L’avenir apparait prometteur : une belle dot, des revenus de maître-bourrelier et de couturière si bien que, le vent en poupe, ils investissent dans un « café-billard ». Mais le ciel sans nuage est de courte durée. Rapidement, vie conjugale et affaires vont à vau-l’eau. Henry apprend – comment ? – que sa jeune épouse « s’était adonnée au libertinage dès l’âge de 14 ans ». Alors, quand il la soupçonne d’entretenir une liaison avec son voisin, il la corrige par des « gifles et de coups de pied au cul ».

Extrait de l’interrogatoire de Marie Germond, femme Henry le 28 janvier 1835. Archives départementales d’Eure-et-Loir, Dossier  2 U 2 239.

Peu de temps après, c’est elle qui surprend son mari, cette fois sur le vif, – ce sont ses mots – « en action avec ma mère ». Si Henry rompt la relation avec sa belle-mère – confirmée par l’instruction – c’est pour courir le guilledou avec une autre femme. Mais les témoins sont unanimes : la femme Henry est la plus débauchée des deux. « Elle a souvent profité des absences de son mari pour recevoir intimement tous les hommes qui lui convenaient, le premier venu était bien accueilli, bien régalé[2] », affirme Philidor, maire de Montlandon, après enquête auprès de ses administrés.

Déchéance sociale

Dans ces conditions, les affaires périclitent. Le « café-billard » ferme ses portes. Entrainé par sa passion de la chasse, Henry consacre plus de temps à pister le gibier qu’à travailler le cuir.  De maitre-bourrelier, il devint simple commis. Quant à sa femme, elle sort chaque jour et revient fort tard le soir pour un  ouvrage qui rapporte peu. Quel ouvrage, d’ailleurs ? On jase.

Dans la « rue des mauvaises paroles », deux commères commentent l’actualité du village. Le Messager de la Beauce et du Perche, 1860.

Rumeurs d’infanticide

Mais, somme toute, ces faits d’ordre privé, s’ils scandalisent, n’intéressent pas la loi. Il en va tout autrement des graves négligences envers leurs enfants, passibles cette fois de sanctions pénales. Des quatre bébés nés entre 1825 et 1831, seule l’aînée, Marie-Antoinette a survécu, nourrie par la pitié des voisins car elle est livrée à elle-même du matin au soir. Les trois autres sont morts entre leur sixième et vingt-quatrième jour dans des conditions suspectes. Le pays bruisse de rumeurs d’infanticide, liées aux mauvais soins et à l’incroyable impassibilité de la mère lors des décès.

Un témoignage accablant

À ce propos, le témoignage de la femme Lefèvre qui l’a accouchée le 22 décembre 1831 de Joseph, son petit dernier, est plus que troublant.

Dessin de Daumier, in « mœurs conjugales », 1840. « le calme et la paix règnent dans les heureux mariages » Pas le cas des époux Henry…

« Après avoir veillé l’enfant jusqu’à 11 heures, je lui donnai de la bouillie et l’arrangeait bien chaudement, laissant un biberon à la tête du lit pour que la mère le fasse boire s’il criait. Je revins à 3 heures et demandais à la Basile  : ̎votre enfant a-t-il crié ? ̎ Elle répondit : il a pigné un peu, je l’ai bercé et il n’a plus rien dit ». Se penchant sur le berceau, la sage-femme découvre « l’enfant froid comme la glace ». À ses mots – « Votre enfant est mort – la femme Henry lui répondit, placide : « Ah ! Mais il est comme les trois autres, il est mort du mal de Saint Julien », suscitant cette apostrophe de son mari : « Tais-toi, nom de Dieu de salope, c’est toi qui es en cause, tu ne veux pas qu’on fasse aucun voyage pour eux[3] ».

Là-dessus, comme si de rien n’était, elle continua à manger sa rôtie [tartine] que sa voisine lui avait apportée et donna l’ordre d’ensevelir le petit Joseph. « Infanticides ? « Malheureusement, on n’a pas de preuves positives de ces forfaits », regrette le maire de Montlandon dont le commentaire indique qu’il a dû procéder au moins à une enquête orale. Mais de procédure judiciaire, il n’y eut point.

Acte de décès de Joseph Henry, mort six jours après sa naissance. Etat-civil de Montlandon, 3 E 265/008, vue 28.

Séparés, mais unis par une haine obsessionnelle

En 1833, le couple finit par se séparer. Henry prit pension à Saint-Victor-de-Buthon chez son frère qui l’avait embauché ; sa femme et sa fille Marie-Antoinette furent hébergées par les parents Germond, retirés à Saint-Eliph. Henry visitait sa femme le samedi et le dimanche. Désargenté et désuni, les deux étaient cependant cimentés par une idée fixe : la haine vouée aux parents Germond. Ses ressorts profonds, outre le sentiment de leur déchéance, puisaient dans une jalousie ressassée des années à l’égard du petit dernier des enfants Germond – René âgé de 19 ans.

À ce « mauvais sujet » qui ne finissait jamais ses apprentissages, ses parents cédaient tous les caprices et dépensaient sans compter. Ils prévoyaient de payer un remplaçant pour lui éviter la conscription et projetaient un beau mariage.

Extrait de l’Interrogatoire de Marie Germond, épouse Henry, le 28 janvier 1835.  La jalousie vis à vis de son frère. Archives départementales d’Eure-et-Loir,  Dossier  2 U 2 239.

Surtout, ils s’étaient endettés en décembre 1834 pour lui acheter un fonds de commerce à Chartres d’une valeur de 28 000 francs – une fortune – alors qu’ils leur avaient refusé six ans auparavant un cautionnement pour le rachat d’un café.

Menaces contre les parents Germond

Des « scènes scandaleuses » éclataient entre la mère et la fille. À plusieurs reprises, des témoins assurèrent avoir entendu la femme Henry crier « qu’elle donnerait bien son père pour que sa mère crevât ». L’insulte choquait d’autant plus que ses parents lui offraient ainsi qu’à sa fille de 9 ans le gîte et le couvert. De son côté, Henry avait menacé son beau-père avec son fusil, le traitant de « vieux gueux qui ne valait rien ».

Extrait de l’acte d’accusation contre les époux Henry. Archives départementales d’Eure-et-Loir, Dossier  2 U 2 239.

Quant à René Germond, il partageait la chambre de ses parents depuis la Saint-Jean 1834, en attendant tranquillement son installation à Chartres.

Et puis, survint la nuit du 10 janvier 1835

Notes

[1] Tir à l’arc.

[2] Rapport du maire de Montlandon au juge.

[3] Le terme de voyage ici désigne un pèlerinage fait auprès d’un saint guérisseur. Le mal de Saint Julien concerne abcès et ulcères.

1890, cyclone du drouais, acte II : dégâts et débats

18 aout 1890 :  le trajet fou du « cyclone »

Le « cyclone » du 19 août 1890, d’une violence inouïe, a semé la désolation sur Dreux. Il continue son œuvre sur près de dix kilomètres. Passant les Osmeaux, il fond sur Brissard, hameau d’Abondant. Sa largeur est certes passée de deux-cents à cent mètres, mais sur cette bande étroite, il dévaste tout sur son passage. « La route, raconte Le Petit Parisien du 31 août, était jonchée de feuilles et de troncs d’arbres arrachés comme on arrache une plante, verticalement. Certains troncs avaient été emportés à cent-cinquante mètres. »  Les meules de paille et de fourrages ont été pulvérisées. La furie ne s’arrête qu’à l’entrée du parc de château d’Abondant où elle fait une saignée de quatre-vingt mètres, laissant derrière elle un enchevêtrement inextricable de branches et, plus étonnement, un amoncellement de corbeaux morts.

Le trajet du « cyclone » reconstitué. site Keraunos

Comme « un pays en guerre »

Dépêché à Brissard le 20 aout, l’envoyé spécial du Petit Journal décrit un pays en guerre : « Qu’on se représente deux armées ennemies se mitraillant durant une journée et ce hameau pris entre deux feux. Sur cent maisons, vingt-cinq ne sont plus qu’un amas de décombres. Une poutre de quatre cents kilos a été enlevée et projetée à douze mètres sur la façade d’une maison. J’ai parcouru ce champ de bataille et j’ai vu ces maisons foudroyées, leurs habitants errant au milieu des décombres et se demandant encore s’ils ne rêvaient pas ». Celles des plus pauvres sont les plus endommagées. Ces sinistrés ont dû se réfugier dans un « petit campement provisoire », se désole le journaliste. [cf en note le nom des familles concernées]

Le Petit Journal, 21 aout 1890.

Les lumières de Camille Flammarion

Les scientifiques sont désemparés. Quel nom attribuer à ce phénomène ? Car le mot « cyclone » qui a fait florés dans la presse est rejeté par le monde savant. Interviewé le 26 août par La Presse, Camille Flammarion apporte ses lumières. Vulgarisateur de génie, astronome réputé, curieux de tout, il a publié en 1888 un volume de sept-cents pages intitulé L’atmosphère, météorologie populaire. Deux des six chapitres sont consacrés l’un au « Vent », l’autre à « L’électricité, les orages et la foudre ». L’homme est écouté.

Camille Flammarion. source : https://www.futura-sciences.com

Premier débat : cyclone, tornade ou trombe ? 

Le cyclone, dit-il en substance se développe sur des centaines de kilomètres et, utilisant un terme apparu en 1866, précise qu’il ne « va pas sans une dépression atmosphérique ». Serait-ce plutôt une tornade ou une trombe comme l’avancent certains journaux ? Pas plus, rétorque Flammarion. « La trombe, c’est une colonne d’air qui se détache d’un nuage. Pivotant avec rapidité sur elle-même, elle se meut lentement et se voit. A-t-on vu quelque chose ? Rien. » Ni cyclone, ni trombe : quoi, alors ?

Carte de la pression barométrique moyenne en France au niveau de la mer, extrait du livre de Flammarion,  « L’atmosphère, météorologie populaire ».  p75.

Les dernières décennies du XIXe siècle ont été marquées par des progrès considérables dans la compréhension de la météorologie, de la circulation des masses d’air que l’on commence d’ailleurs à cartographier. Depuis 1856, l’Observatoire de Paris a mis en place un réseau « météo-télégraphique », premier pas conduisant à la prédiction et à l’alerte, surtout sur les côtes.  Mais le météore drouais échappe à tout modèle connu et laisse Flammarion perplexe.

ou plutôt une « tempête électrique »…

Ce fameux 19 août, à Paris sur la terrasse de l’Observatoire, il se rappelle avoir assisté durant cinq heures à « un spectacle terrifiant comme on n’en voit jamais. Les éclairs silencieux ont sillonné le ciel dans la direction du sud-ouest [vers Dreux]. Pas une seconde ne s’est écoulée sans cet incendie électrique ». Après être venu sur les lieux et avoir recueilli des témoignages attestant de la présence de « masses d’étincelles », Flammarion qualifie, faute de mieux, le météore de « tempête électrique ».

Une « tempête électrique ». DR.  Piotr Krzeslak in nature insolite.

Sa gestation s’expliquerait par une « saison anormale au cours de laquelle « l’électricité s’est accumulée ». A cette tempête électrique, il ne voit qu’un phénomène comparable, celui qui le 19 août 1845 avait dévasté les bourgs de Malaunay et du Houlme dans la région rouennaise Dans son édition du 30 août, L’Illustration ironise cependant sur cette « électricité qui a le don de justifier tout ce qui dans la nature et surtout en météorologie, peut paraître inexplicable » et préfère s’en tenir au mot « tempête ». Le site Keraunos qualifie le météore drouais de « tornade meurtrière de forte intensité EF3 ».

Second débat  : qui va payer ? La solidarité, certes…mais encore ?

Pour les sinistrés qui ont tout perdu, l’urgence est ailleurs… Qui va payer les dégâts ? Rappelons, à toute fins utiles, que l’état de catastrophe naturelle qui assure l’indemnisation systématique « des dommages matériels non assurables ayant eu pour cause déterminante l’intensité anormale d’un agent naturel » ne date que de 1982…

Dreux, la maison Dageon, soufflée par le « cyclone ». L’Illustration, 30 août 1890. Coll personnelle. DR.

 Sitôt la catastrophe connue, la solidarité s’organise : le ministre de l’intérieur fait remettre au sous-préfet de Dreux une somme de dix mille francs auxquels s’ajoutent cinq mille francs du Comte de Paris, mille francs de la présidence de la République, mille autres francs du conseil général d’Eure-et-Loir. L’évêque de Chartres, venu sur place – à la différence du ministre – a remis en main propre plus de mille francs. De son côté, la presse locale lance une souscription au profit des victimes. Le 28 aout, Le Journal de Chartres annonce déjà 1 610 francs collectés. Au total, près de vingt mille francs, soit environ dix années de salaire moyen. Une belle somme, mais une misère par rapport aux dommages estimés à plusieurs millions.

Vue générale du faubourg Saint-Thibault. À l’arrière-plan, la chapelle royale. Epargnée. L’Illustration, 30 août 1890. Coll personnelle. DR.

Le « niet » des compagnies d’assurance… 

Les victimes se tournent vers leurs compagnies d’assurances. Mais ces dernières excluent le versement du moindre franc. Deux arguments, rapportés par La Patrie le 23 septembre, motivent leur refus : d’une part, « l’assurance contre la foudre ne comprend en aucun cas les dégâts causés par les ouragans, les trombes » ; d’autre part, « aucun assureur contre l’incendie n’a pu envisager sa responsabilité sur un fléau dévastateur d’une contrée ». Représentés par un syndicat chargé de leurs intérêts, les assurés entendent porter le contentieux devant les tribunaux. « On appellera l’expertise de l’Académie des Sciences et, pronostique Le moniteur Universel du 11 septembre, il sera bien difficile à l’électricité de se dérober ». L’issue de cette bataille judiciaire n’est pas connue de l’auteur de l’article. Si toutefois, des lecteurs avaient des informations…

Notes

Noms des familles sinistrées, données par Le Petit Journal, le 21 août 1890 : « Lamarre, Bétille, Prévost, Asse, Monastié, Léon Veillet, Brochart, Barbot, Delaunay, Perrier, ce dernier sans ressources et sans abri; Thuault, également sans ressources et dont les vêtements même ont été enlevés d’une malle sans qu’il ait été possible de les retrouver ; Hébert, Magloire, Allais, père, de sept enfants ; Mohier, père de huit enfants. » 

[1]

18 août 1890 : « Cyclone » ravageur sur le drouais.

Quand « Vigilance Météo-France » n’existait pas

Le dispositif « Vigilance Météo-France » est né après les inondations et tempêtes de 1999. L’objectif était de mieux informer afin de réduire les conséquences de neuf menaces météorologiques, parmi lesquelles les orages. L’alerte, validée pour 24 heures, établit par un jeu de couleur le niveau de danger maximal. Aujourd’hui passage obligé (et parfois prioritaire) des médias, la météo était loin d’être encore un sujet de première importance à la Belle Epoque.

Le 17 août 1890, en page intérieure, dans la rubrique « faits divers », L’Intransigeant et le Rappel annonçaient en France « des pluies probables et des températures voisines de la normale » sans le secours d’une carte et sans précisions par régions ou départements.  Quant au Journal de Chartres, il faisait l’impasse sur la question.  Seuls, les almanachs, qui délivraient sans complexe leurs prévisions à l’année, donnait une information pour le 18 août 1890 : Le Messager de la Beauce et du Perche pronostiquait… « chaleur ». Difficile d’être plus vague.

Les pronostics de l’almanach Le Messager de la Beauce et du Perche pour l’année 1890.  Archives départementales d’Eure-et-Loir. DR.

Pourtant, ce jour, l’alerte « Vigilance météo-France » aurait été la bienvenue pour les habitants du drouais. Voici pourquoi.

18 août 1890, 22 heures 20 : et soudain un « cyclone » sur Dreux…

« C’était lundi, il était neuf heure et demie du soir environ, la journée avait été très chaude et exceptionnellement lourde ».  Au-dessus de Vernouillet, venant de Marville et de Garnay, deux masses orageuses qui zébraient le ciel dans tous les sens avançaient sourdement, menaçantes de grondements continus. Puis vinrent des coups plus forts et des grêlons. Et, rapporte Le Petit Moniteur du 11 septembre, à 22 heures 20, « un bruit semblable à celui d’un train s’engouffrant dans un tunnel retentit. » Les deux masses avaient fait jonction. Soudain, « un tourbillon aspirant, lancé à une vitesse de milliers de kilomètres à l’heure » emporta tout sur son passage. » Les becs de gaz s’éteignirent et la ville fut plongée dans l’obscurité. « En trente secondes », le paysage fut dévasté sur une bande de deux cents mètres de large et de dix kilomètres de longueur jusqu’à Brissard, hameau d’Abondant.

Cyclone sur le drouais

Le trajet du « cyclone » reconstitué. site Keraunos.

Depuis, la vitesse, revue à la baisse… a été estimée entre 220 et 270 km/heure. Le cataclysme qui frappe Dreux le lundi 18 aout occupa la une de nombreux journaux dont celle du Petit Journal le 21 aout 1890 et donna lieu à des dizaines d’articles dans la presse nationale.

Ruines et décombres

Les dégâts sont considérables. À Dreux, le faubourg Saint-Thibault paie de loin le plus lourd tribut, mais les campagnes traversées ont été ravagées et le hameau de Brissard fait peine à voir. Des maisons qui composent le faubourg Saint-Thibault, une centaine sont ou, partiellement ou complétement, détruites telle la maison Dageon ou la manutention militaire qui tient à peine débout.

Cyclone sur Dreux

La manutention militaire. Archives départementales, cote 74 Fi.

La gendarmerie, le tribunal civil et la prison qui prolongent le faubourg ont eu leurs toitures et leurs fenêtres endommagées.  La Blaise, petite rivière qui longe le haut du faubourg, est méconnaissable.  Son lit est jonché de troncs, de branches d’arbres et de feuillages arrachés par la furie de ce qui est baptisé, faute de mieux le « cyclone ».

Une propriété anéantie

La belle propriété où résident le capitaine Lajaille et son épouse a particulièrement souffert. Alarmé par le ciel en feu et pressentant un orage d’une intensité exceptionnelle, le capitaine était descendu de son cabinet au corridor de rez-de chaussé pour consulter le baromètre à l’entrée.

cyclone sur le drouais

La propriété Vivien, louée par le capitaine Lajaille. Prés de  trois-cents arbres déracinés dans le parc. Archives départementales, cote 74 Fi.

L’Univers illustré du 30 août relate le cauchemar. « À peine avait-il ouvert la porte qu’il « fut projeté à plusieurs mètres en arrière. Tout trembla. Les cloisons s’effondrèrent, les vitres volèrent en éclats, un billard fut enlevé et jeté à trois mètres. Des lits de fer ont été tordus, les meubles disloqués. Dans la maison, tout a été saccagé. Dans le parc, les arbres ont été arrachés et broyés. » On y retrouva divers objets – telle une voiture d’enfant – venus d’on ne sait où au milieu des branches et de près de trois cents troncs enchevêtrés.

L’épouse du Capitaine Lajaille. L’univers Illustré, 31 août 1890. L’Astrologue de la Beauce et du Perche dans son édition de 1891 rapporte, après interview, qu’elle sortait de sa chambre quand « la cloison qui la séparait de la salle de billard s’écroula avec fracas ».

Cyclone sur Dreux : comme un champ de bataille

Interviewé par Le Petit Parisien le 31 août, le capitaine use de la métaphore militaire pour faire comprendre l’intensité du « cyclone » : « Je suis de Metz. J’ai assisté au siège de cette ville : jamais je n’ai entendu un bruit aussi épouvantable. Vingt batteries d’artillerie tonnant ensemble ne font pas un pareil vacarme. Dans son article du 24 août, le journaliste du Réveil souscrit : « On se croirait dans une ville qui vient de subir un long bombardement ». 

Conséquences humaines limitées

Il y eut peu de blessés graves, mais des personnes contusionnées à l’instar du nommé Dageon enfoui sous les décombres de sa maison. Il y en eu presque un second : on ne déplora qu’un décès, une femme de 26 ans, meunière de son état.  Alors qu’elle circulait en cabriolet avec son mari, elle fut rejetée trente mètres en arrière et tuée sur le coup.  Son mari, également renversé se releva sain et sauf tandis que le cheval dételé, et comme fou, allait heurter une maison [ L’univers Illustré, 30 août 1890].

Le mari se penche sur son épouse, tuée sur le coup. Le cabriolet est renversé, le cheval s’enfuit. Scène de désolation. Le Petit Parisien illustré, 31 août 1890. DR.

Le patrimoine de la ville épargné

Par miracle, la bande de deux-cents mètres de large du cyclone avait épargné pour quelques petits mètres les fleurons du patrimoine drouais, l’église Saint-Pierre, l’Hôtel-Dieu, le Beffroi du XVIe siècle, unique monument de ce genre en Eure-et-Loir ou encore la Chapelle royale, nécropole des Bourbons-Orléans, érigée en 1816, agrandie par Louis-Philippe, remarquable par ses gisants –  œuvre des plus grands sculpteurs funéraires du siècle  – et par ses vitraux, livrés par la manufacture de Sèvres. 

cyclone sur le drouais

Vue générale de Dreux prise du faubourg Saint Thibault. Au premier plan, les maisons touchées. À l’arrière-plan, l’église Saint-Pierre n’a pas été concernée par la bande de deux-cent mètres de large qui balaya tout sur son passage. Archives départementales, 74 F i.

18 août 1890, en France, d’autres « tempêtes »

Dans son édition du 31 août, Le Petit Parisien inscrit la catastrophe le cyclone sur Dreux dans un contexte plus large : « Une terrible tempête a sévi dans presque tous les départements. Les plus éprouvés ont été le Jura, l’Eure-et-Loir, le Rhône, la Loire, la Haute-Garonne, la Dordogne, le Lot-et-Garonne, les Deux-Sèvres, la Manche, le Nord et le Jura ». Partout localisées, soudaines et aux ravages effrayants.  Cette violence stupéfie d’autant plus qu’on ne sait l’expliquer.

Prochaine chronique : « cyclone » du 18 aout 1890. les campagnes dévastées, le désarroi des scientifiques et débat sur les dégâts : qui paiera ?

 

 

 

Galette des rois, entre légende et réalité

Un héritage des romains.

Selon un sondage, 94 % des Français mangeront au moins une part de galette des rois pour l’Épiphanie. Cette fête chrétienne rappelle l’adoration du « divin enfant » par les « rois mages », Balthazar, Melchior et Gaspard. Apparue à la fin du IVe siècle, elle reprend en l’adaptant l’un des rites des Saturnales romaines durant lesquelles était tiré au sort le « roi » des festins.  Inventée, semble-t-il, par des chanoines de Besançon au XIVe siècle, la galette des rois passa peu à peu aux chaumières[1].

De la  fête familiale…

Greuze (1725-1805), La galette des rois 1774, Musée Fabre, Montpellier.

Sur ce tableau de Greuze [2], le père tient la galette découpée dans une serviette tandis que sur la table, au centre de la composition, est posée la part du « pauvre » dite aussi « part à Dieu ». En dehors de ce geste, rien ne laisse deviner une fête religieuse. Greuze a représenté l’image d’un moment familial simple et joyeux. Les enfants montrent leur impatience enfantine : qui aura la fève ?

À une possible « débauche » ?

Frontispice de l’ouvrage de l’abbé Deslyons. Source, Gallica.

Mais si l’on en croit les chroniqueurs du 17e et 18e, la célébration des Rois, loin de ce tableau champêtre, donnait lieu à des errements contraires aux bonnes mœurs. En 1664, dans son « Discours ecclésiastique contre le paganisme du roi boit », L’abbé Deslyons fustige « cette maudite et diabolique coutume de païen » qui entrainait « débauche et concupiscence ». Voici qui nous amène tout droit à une histoire rapportée par le folkloriste chartrain Lecocq en 1867. Les « faits » se seraient déroulés le samedi 6 janvier 1725, jour de l’Épiphanie dans le faubourg Saint-Brice[3].

Galette et danse au son du violon

À la suite de la veillée, huit garçons et huit filles avaient décidé de célébrer l’Épiphanie.  Aux garçons les frais du vin, aux filles ceux de la galette, laquelle fut découpée en dix-sept portions pour respecter la coutume de la « part à Dieu ». Puis, on songea que la fête serait plus réussie si l’on pouvait danser au son du violon. La nommée Marie Doublet s’opposa à cette idée, objectant qu’elle portait le deuil de sa mère. Elle invita ses cousines – qui avait perdu leur tante – à suivre son exemple. En pure perte. Trois garçons et trois jeunes filles, bras dessus bras dessous prirent le chemin de la ville, pensant débaucher par un écu de trois livres un violoneux qui logeait rue Serpente. Mais il était 23 heures. La porte Michel était fermée et, comble de malchance, le fil de la sonnette du portier était rompu…

D’après le plan de Chartres en 1750. La ville encore entourée par une enceinte percée de neuf portes. Source : Les fortifications de Chartres, article de Louis Bonnard in Tome XVI (1923-1936) Mémoires de la Société archéologique d’Eure-et-Loir p. 257-320.

Le violoneux de Saint-Brice

Comme ils revenaient sur leur pas, les six jeunes gens passèrent devant un inconnu couvert d’un tricorne et d’allure étrange. Heureux hasard, il tenait sous son bras un sac contenant un violon. Aubaine supplémentaire, il n’exigeait aucune pièce pour sa prestation en échange du gite pour le reste de la nuit. Le retour à la cave se fit au milieu des cris de joie et de bruyants éclats de rire. Le ménétrier accepta volontiers plusieurs verres de vin, mais quand les jeunes filles lui présentèrent la part de la galette dite « part à Dieu », il eut un haut-le-coeur et refusa donnant pour excuse qu’il digérait péniblement.

Danses échevelées, danses endiablées

Le violoneux, son violon, son tricorne et les danseurs. Source : gravure extraite du livre de Lecocq, Chroniques, légendes, curiosités et biographies beauceronnes p.79.

De sa main gauche, il saisit prestement l’archet. La danse commença. Bientôt, raconte Lecocq, « la gaité fut à son comble. Aux branles entrainants succédaient les menuets et rigodons les mieux cadencés, puis des danses échevelées ; dans certains moments où ces jeunes fous exécutaient des rondes, on eut dit un violent tourbillon entrainé par la tempête […] tous semblaient emportés dans l’espace par une puissance surnaturelle ».

Seule sur sa chaise, Marie Doublet observait, affligée, ces farandoles infernales orchestrées par le ménétrier. Soudain, elle remarqua que son chapeau, emporté par le mouvement, avait bougé : du sommet de son front pointaient deux petites cornes. Le démon !

Galette sauvée par le Capucin

Capucin, 1811. Auteur anonyme. Source wikipédia.

Aussitôt, elle courut chercher l’assistance d’un Capucin[4]. Muni d’un rituel, ils se transporta dans la cave et récita les prières de l’exorcisme. Alors, conclut Lecocq, « une lumière vive, accompagnée d’une fumée âcre et d’une puanteur extrême se répandit dans toute la cave. Un cri aigu et terrifiant se fit entendre. Puis l’odeur se dissipa et tout rentra sans le silence. Ce fut alors un étrange spectacle d’apercevoir ces filles et ces garçons, au regard hébété, semblant se réveiller d’un songe pénible ». À la messe du dimanche, le curé de la paroisse chapitra les fidèles qui ne respectaient pas les morts et tança les femmes : « La modestie – bouclier le plus salutaire contre les œuvres du démon – n’existait plus. Avec leurs chevelures ébouriffées et si démesurées, elles semblaient renier la pudeur… »

Vertus d’une histoire édifiante

Relancé par Lecocq dans un XIXe siècle très moralisateur, ce conte du XVIIIe siècle s’inscrit dans la lutte séculaire de l’Eglise pour régenter les loisirs et en particulier les danses, propices à tous les débordements[5].

Louis-Léopold Boilly (1761-1845). Le Songe de Tartini, 1824. Le violoniste aurait retranscrit les notes virtuoses jouées par le diable et entendues pendant un songe. D’où la Sonate des trilles du Diable. Source : BNF.

Il reprend également deux représentations du temps : d’une part, le violon comme instrument préféré du diable, justement à partir du XVIIIe siècle ; et d’autre part la virtuosité du jeu d’archet – le « rythme endiablé » -, associée au Mal. En obligeant hommes et femmes à gambiller jusqu’à épuisement complet, le diable de notre histoire les délie des forces de l’âme[6]

La galette de Beauce : Fébé Domine, pour qui ? 

Quittons le violoneux de Saint-Brice pour revenir à la galette de Beauce à la fin du XIXe siècle telle qu’elle nous est servie par le folkloriste Marcel-Robillard[7].  Dégustée en famille ou à l’occasion de réunions associatives, elle était l’apanage des boulangers qui furent longtemps tenu d’offrir une part à leurs clients. « D’une dimension moyenne à celle d’une roue de bérouette, elle était faite de paille feuilletée, bien levée. Ni sucrée ni fourrée, elle portait des traits croisés en losange tracés à la pointe du couteau ». L’aïeul ou la maitresse de maison invitait un enfant à se mettre sous la table, puis disait : « Fébé Domine [Seigneur de la fève] pour qui ? ». L’enfant désignait par ordre d’âge les femmes puis les hommes.  Le détenteur de la fève choisissait son roi ou sa reine. Venaient les acclamations : « Le roi boit, Vive le roi ».

Luigi Loir (1845-1916), La galette des rois en famille.

Aux enfants, « la part à Dieu », sinon…

En Beauce, la coutume voulait que les enfants des campagnes aillent de porte en porte pour recevoir la fameuse « part à Dieu ». Il leur fallait toutefois chanter quelques couplets. En voici un extrait : 

À l’entrée de votre souper

S’il y a une part de galette

Je vous prie de nous la donner

Puis nous accorderons nos voix

Bergers, bergères

Pour chanter les rois

Si la porte demeurait close, les gamins n’invoquaient pas le démon, ni ne dansaient la gigue… mais chantonnaient deux vers à la promesse très concrète :

Si vous n’voulez pas donner

À vot’ port nous allons pisser

Notes

[1] Gérard Boutet, la France en héritage, Perrin, 2007, p. 568.

[2] Greuze : la galette des rois 1774, lieu de conservation Musée Fabre Montpellier

[3] Lecocq, chroniques, légendes et curiosités, biographies beauceronnes, Chartres Petrot Garnier 1867, p 69-85.

[4] Le choix des Capucins n’est pas anodin : à l’encontre de la mode baroque, ils adoptèrent une liturgie dite « lugubre », sans aucun instrument de musique.

[5] Le lien entre musique et péché est très présent dans la mentalité chrétienne. Depuis le Moyen Age, les musiciens ambulants étaient suspectés d’introduire le vice dans les âmes et d’être des agents du démon.

[6] Tartini, célèbre violoniste et compositeur de cette époque, aurait vu en songe le Diable jouant du violon avec une prodigieuse virtuosité. Il aurait retranscrit la musique entendue dans sa sonate, le Trille du diable. A ce sujet, Nigel Wilkins, La musique du diable, Éditions Mardaga, 1999.

[7] Marcel-Robillard, Le folklore de la Beauce Volume 11, Maisonneuve et Larose, p. 141.

27 janvier 1854. Dejames guillotiné : le récit d’un chartrain.

C’est un document rare qui est conservé à la médiathèque de Chartres, l’Apostrophe[1]. Sur un cahier, Adolphe Lecocq, bourgeois et lettré chartrain[2], a écrit à la plume le récit de l’exécution publique du nommé Dejames. Condamné à mort par la cour d’assises d’Eure-et-Loir en décembre 1853, son pourvoi en Cassation est rejeté le 5 janvier 1854 et sa demande en grâce refusée par l’Empereur. La dernière exécution remonte au 27 octobre 1848. C’est dire l’évènement à venir d’autant que, depuis le décès du bourreau chartrain, Dejames aura la tête tranchée par un exécuteur venu de Paris avec une nouvelle machine.

Extrait du récit d’Adolphe Lecocq. Médiathèque de Chartres, l’Apostrophe, SAEL MS 26.

Revenons à Dejames. Qui est-il ? 

Après avoir écopé de sept ans de travaux forcés pour vol entre 1844 et 1851, il est à nouveau incarcéré à Rouen en 1853. Là, il s’acoquine avec le nommé Vivien. Dès leur sortie de prison le 2 aout 1853, le duo commet quatre cambriolages avant de se poser à Dreux le 4 août.  Le midi, ils se restaurent chez la femme Julien, cabaretière au faubourg Saint-Martin. Toujours à l’affût, ils remarquent qu’elle retire de l’argent de son armoire et entendent incidemment qu’elle a été récemment opérée du sein : « Il ne sera pas difficile de venir à bout de cette femme-là », glisse Dejames à son complice.

Les signatures des deux criminels.

Quel crime a-t-il perpétré ?

Le lendemain, les deux larrons se font servir à manger, et à 14 heures commandent une dernière bouteille. La cabaretière descend à la cave, mais intriguée par des bruits suspects, s’apprête à remonter. Dejames l’avait suivie. La saisissant à la gorge, il la renverse, « lui comprime la poitrine et l’estomac à l’aide de ses genoux […] lui enfonce « profondément son doigt dans la bouche[3] ». Puis, pour l’achever, lui assène trois coups de talon sur la tête.  Pendant ce temps, Vivien enfonçait l’armoire et dérobait 380 francs. « Est-elle crevée ? » demanda-t-il à Dejames, lequel le rassura : « Oui, elle est crevée ». Là-dessus, les deux larrons prirent la poudre d’escampette. Seulement, la femme Julien n’était pas « crevée[4]. » Elle raconta tout au juge d’instruction.  Interpellés le jour même, Vivien et Dejames passèrent aux aveux. Vivien fut condamné à vingt ans de travaux forcés. Dejames était promis au châtiment suprême.

Première page du dossier Dejames et Vivien. Archives départementales d’Eure-et-Loir; 2 U 369.

Guillotine à Chartres : quel jour ? 

Faute d’annonce officielle, les Chartrains ignoraient la date de l’exécution. En janvier 1854, mais quand ? Assister à la mise à mort supposait donc la quête de l’information. Aussi, raconte Lecocq, « presque chaque matin les amateurs se rendaient sur la place de la porte Morard. Le mardi 17, l’on ne peut pas estimer à moins de 1 300 les personnes qui étaient descendues sur cette place ». Pour rien. Enfin dans la journée du 26, le bruit circula que la tête de Dejames roulerait sans le panier le lendemain. De fait, sur les 4 heures, deux voitures de roulage apportaient « la fatale machine avec sa couleur effrayante et nullement cachée »

« la fatale machine » évoquée par Adophe Lecocq

Guillotine à Chartres : où ?

Après la dernière exécution, le conseil municipal avait décrété que l’échafaud serait dorénavant installé non plus sur le marché aux vaches au centre-ville, mais place Morard, dans un faubourg[5]. Cette migration – générale à la France – exprimait la répugnance des élites au spectacle du sang, rejeté à la périphérie. Toutefois, la loi tentait de contenir le voyeurisme populaire : depuis 1832, l’heure de la guillotine n’était plus fixée en matinée, c’est-à-dire en plein jour, mais aux aurores. On espérait en haut-lieu que l’heure précoce et la demi-obscurité découragerait la populace de venir en nombre[6].

Vue prise de la place Morard au début du XXe siècle.

Curieusement, l’exécution à l’aube accrut la tension dramatique. « Pendant la nuit à la lueur des torches, les voitures furent amenées sur la place Morard. La machine fut dressée parallèlement à la porte d’entrée du gazomètre. Pendant ce temps la foule accourait de toute part. » Lecocq ne précise ni le nombre « d’amateurs » venus pour la veille macabre, ni la licence qui l’accompagna – complaintes, boisson – ou les discussions qui l’animèrent : attitude du condamné, fonctionnement de la machine. Alors que, selon les autorités, le châtiment aurait dû imposer « recueillement et édification[7] ». La longue attente de la nuit préparait les esprits à la fulgurance du couperet. 

3 000 « amateurs » pour le spectacle de mise à mort

Lecocq estime « à 3 000 personnes le nombre de curieux » massés autour de la place Morard[8]. Comme Il faut ajouter les centaines de personnes, peut-être plus, qui regardèrent passer la voiture du condamné de la prison au lieu de l’exécution, on peut considérer que près de 20% des 18 000 chartrains suivirent l’évènement, très encadré. « Dès 6 heures un piquet de trente chasseurs de la garnison et la brigade de gendarmerie maintiennent le public dans le périmètre des arbres de la place. Le givre des arbres donnait à cette scène quelque chose de fantastique ».

« Beaucoup d’amateurs étaient désappointés dans leur curiosité vu que l’on avait dit que c’était une nouvelle invention haute d’un mètre seulement et que l’exécution se faisait sans que le public puisse le distinguer ». Ou comment maintenir l’exécution publique en donnant le moins à voir… Archives départementales d’Eure-et-Loir; 2 U 369.

 Qui sont les curieux ?

D’abord des curieuses… écrit Lecocq. « Les femmes sont comme toujours en majorité dans ces exécutions surtout depuis l’âge de 15 ans à 40 ans ». Le Journal de Chartres le déplore[9] : leur place était au foyer et non dans ce rassemblement sinistre aussi dangereux par la promiscuité avec les hommes – de nuit – que par « l’ébranlement nerveux » qu’il pouvait générer sur leur nature réputée sensible. Mais « beaucoup de pères y amènent leurs enfants en les tenant sur leurs épaules. Est-ce pour leur laisser une date dans leur vie ou pour les effrayer, il y a je crois ces deux choses réunies. » Lorsque l’obscurité se dissipe, « chacun peut se reconnaître ». Alors remarque notre témoin, « quelques-uns sont demi-honteux d’être vu là et taxé d’amateur de ce genre de spectacle ». Dejames avait été averti à cinq heures du matin par l’aumônier de la prison que son dernier jour était arrivé, nouvelle qu’il reçut « d’une manière calme ».

Une exécution à Bordeaux en 1891. La voiture cellulaire, le condamné, l’échafaud, les forces de l’ordre et le public. La Gironde Illustrée, n° 46, 1891.

A 7 heures 30 la voiture cellulaire, escortée de deux gendarmes fit son entrée sur la place Morard. À peine descendu, « Dejames se mit à genoux au bas de l’escalier pendant moins d’une minute.  Il leva la tête haute et monta seul sur la plateforme. Aussitôt saisi par les exécuteurs après avoir élevé la tête pour regarder le couteau, il fut poussé sur la planche et en une seconde l’exécution fut faîte. Puis le cadavre du supplicié fut transporté au cimetière de Saint-Chéron.  L’exécution faite, on lava la machine. Elle fut démontée et rechargée.  La place devint muette. »

Notes

[1] Médiathèque de Chartres, l’Apostrophe, SAEL MS 26.

[2] Adolphe Lecocq, né et décédé à Chartres. (1814-1881)

[3] Dossier Vivien, Dejames, Archives départementales d’Eure-et-Loir, 2 U 2 369.

[4] De par son état de santé, la femme Julien était dans « l’impossibilité » d’assister au procès en assises en décembre, cinq mois après son agression. Rapport du médecin, le 3 décembre.  

[5] Le code criminel de 1810 ne dit rien sur le lieu de l’exécution. Les arrêts criminels ordonnent d’exécuter la peine de mort sur « la place publique », sans autre précision.

[6] A ce sujet, L’exécution capitale : un spectacle populaire sous le regard des élites (Lyon, xixe siècle)

Alexandre Nugues-Bourchat. https://books.openedition.org/irhis/2060?lang=fr

Deux sites indispensables sur la guillotine : la veuve guillotine  et la page de Criminocorpus

# 70 Chronique eurélienne : Derniers guillotinés en Eure-et-Loir

[7] Simone Delattre, les douze heures noires. La nuit à Paris au XIXe siècle. Albin Michel, 2002, p. 540

[8]Le Journal de Chartres donne la même estimation.

[9] Le Journal de Chartres 29 janvier 1854 : « Nous avons le regret de dire que comme toujours, les femmes se trouvaient en majorité ».

1930, Nogent-le-Rotrou :  courses de taureaux en débat

Et si la course landaise était la prochaine cible des opposants à la corrida ? C’est une inquiétude dans le milieu des courses taurines depuis le dépôt d’une loi contre la corrida par le député LFI Aymeric Caron le 16 novembre 2022. Une inquiétude, qui en fait, remonte au moins au premier tiers du XXe siècle. En mai-juin 1930, la Société Protectrice des Animaux [SPA] en demandait l’interdiction à Melun et… à Nogent-le-Rotrou[1]. Retour sur une drôle d’histoire à corne et à chiffon rouge.

Courses de taureaux « sans mise à mort  » pour le 14 juillet

Dans un courrier daté du 9 juin 1930, Haudebourg, président du comité des fêtes de la préfecture percheronne sollicite du préfet « l’autorisation pour l’organisation de deux séries de courses de taureaux les 13 et 14 juillet prochain ». Se prévalant de la bénédiction municipale, Haudebourg aligne deux arguments qui flattent les meilleurs sentiments : « Les courses doivent être faites au profit de la crèche municipale ». Surtout, elles seraient faites « règlementairement avec des banderilles », mais – tout est dans le mais… « sans mise à mort, ni éventrations des chevaux » puisque les cornes des taureaux seraient garnies de cuir.  

Extrait du courrier de Haudebourg au préfet, Archives départementales d’Eure-et-Loir, 4 MP 424.

En somme, assure la réclame, « un spectacle d’une importance exceptionnelle et absolument inédit dans nos régions », donnant à voir écarts, feintes et jeux de jambe. Rien à voir avec la sanglante corrida. Mais la demande tout en rondeur du comité des fêtes nogentais intervient dans un contexte très particulier.

Contexte défavorable après les incidents de Melun

Le 29 mai, dix jours plus tôt, des incidents ont éclaté à Melun à l’occasion de courses taurines organisées par la mairie au profit de la caisse des écoles. La SPA, présidée par la très influente Camille de Gast[2], a dépêché sur place quinze bus et six cent militants très disciplinés, reconnaissables à leurs œillets rose.

courses de taureaux, Melun 29 mai 1930

Melun, 29 mai 1930. Camille de Gast, au centre, très entourée et portant l’œillet au chapeau. Source, Gallica, BNF. DR.

Très vite, ils investissent les gradins et font grand bruit avec leurs sifflets à roulettes[3].  Trente militants font plus fort : ils pénètrent dans l’arène et se plantent devant la tribune officielle. Dans une atmosphère survoltée – sifflets des « anti », bronca des « pour » et refrains espagnols débités par haut-parleurs – les gardes-mobiles à cheval les dispersent avec rudesse[4]. L’événement fait la une de la presse.

Extrait de Bonsoir, 31 mai 1930 : « Des jeunes gens, pour la plupart, et de fort bonne tenue, se prirent par la main et, formant une ronde, se présentèrent devant la tribune officielle, sans avoir encore poussé un cri, sans avoir fait la moindre provocation. » Photographie, agence Rol. Source Gallica, BNF. DR.

Certains journaux s’indignent, d’autres, comme Le Petit Journal, relativisent : « À dire vrai, les courses de Melun nous ont paru bien innocentes. Il ne s’agissait que d’un spectacle d’adresse, comme on en voit tous les dimanches dans les Landes où des garçons jouent avec le taureau, comme la petite souris jouerait avec le gros chat »…

« Le gros chat et la souris »… C’est le même genre de spectacle qui doit être présenté à Nogent-le-Rotrou le 14 juillet. Source, Excelsior, 30 mai 1930.

Prudemment, le préfet annule les courses prévues le 31 mai et le 1er juin. La SPA et Camille de Gast ont gagné à Melun. Reste un second combat à remporter : celui de Nogent-le-Rotrou.

La Société Protectrice des Animaux : le combat de Nogent-le-Rotrou

Une semaine après la demande du comité des fêtes nogentais, alertée on ne sait comment, Camille de Gast interpelle le préfet d’Eure-et-Loir par un courrier circonstancié. Condamnant d’abord « l’immoralité d’un spectacle barbare indigne d’un peuple civilisé », elle pointe la mauvaise foi des organisateurs qui présentent les courses comme de « simples jeux de capes » sans danger pour les animaux. Or, écrit-elle, « lorsque les taureaux et les chevaux sont en présence dans l’arène, qui peut répondre qu’il n’y aura pas de contacts, c’est-à-dire blessures et éventrements ? » La conclusion tombe, aimable, ferme et fondée : « Je viens vous prier, Monsieur le Préfet de bien vouloir interdire ces courses de taureaux au nom de la loi de 1850 des arrêts de la cour de Cassation du 13 juin 1925 ».

Nogent-le-Rotrou, courses de taureaux

Extrait du courrier de Camille de Gast au préfet, Archives départementales d’Eure-et-Loir, 4 MP 424.

Mais que dit la loi ? 

Que dit la loi que Camille de Gast rappelle au préfet ? La loi Grammont, votée en 1850, proscrit les mauvais traitements exercés envers les animaux domestiques. À ceux qui prétendent que le taureau est sauvage, la Cour de cassation a répondu le 13 juin 1925, qu’élevé et nourri par les soins des hommes, il répondait aux critères de la domestication. La plupart des juristes estiment que les courses de taureaux contreviennent à la loi.  Leurs organisateurs ont cependant beau jeu d’expliquer aux maires qu’elles ne sont pourtant pas ou rarement interdites.

Alors ? courses de taureaux ou pas à Nogent-le-Rotrou ?

Et à Nogent-le-Rotrou ? Le contexte a porté. De l’enquête menée par le préfet, il résulte que les autorités locales, instruites par l’exemple de Melun, « verraient sans regret rejeter cette demande ». Aussi, le préfet d’Eure-et-Loir suggère-t-il fortement au ministre de l’Intérieur d’interdire les courses de taureau prévues à Nogent-le-Rotrou pour la fête nationale. Interdiction ministérielle actée le 21 juin : « Conformément à vos conclusions, il n’y a pas lieu d’autoriser le président du comité des fêtes de Nogent-le-Rotrou à organiser le 13 et 14 juillet des courses de taureaux »

Télégramme daté du 8 juin du président du Conseil et ministre de l’intérieur ( André Tardieu) à l’ensemble des préfets. Conséquence des évènements de Melun, désormais les courses de taureaux sont subordonnées à l’approbation du ministère. Dont celles de Nogent-le-Rotrou. Archives départementales d’Eure-et-Loir, 4 MP 424.

Curieusement, les journaux locaux tardent à annoncer la nouvelle… Dans l’édition du 13 juillet, L’Avenir du Perche promet encore en première page « de grandes courses de toros avec les plus célèbres matadors et caballeros d’Espagne » avant qu’un entrefilet du même numéro en page deux précise que « les courses de taureaux qui devaient être organisées par L’Union Commerciale les 13 et 14 juillet ne pourront avoir lieu ».

Tolérance ou désobéissance ?

Plus curieux encore, dans son compte-rendu des festivités du 14 juillet, L’Avenir du Perche décrit avec enthousiasme une cavalcade et des courses aux couleurs ibériques : « À 3 heures, à l’entrée de la corrida, présentation de la célèbre cuadrilla Gui é Ri… la musique joue l’air de Carmen et la course commence tout émaillée de mimiques cocasses, de calembours, de volteras bizarres. Sous les banderoles rouges et jaunes, la plaza a bien l’allure espagnole. Une mise à mort à chaque course (ce qu’ils doivent être jaloux à Melun)[5] ».

« Viva, Bravo toro ! …. »Extrait de l’article de L’Avenir du Perche daté du 20 juillet 1930.

Fanfaronnade d’échotier piqué par l’interdiction préfectorale ? S’il y eut un défilé et des démonstrations – ce qui reste à prouver car je n’ai pas pu croiser l’information –  , de mise à mort, il ne pouvait être question sauf à envisager un simulacre avec une épée de bois…

Histoire du passé, questions actuelles.

Notes

[1] Le dossier sur cette affaire est conservé aux Archives départementales d’Eure-et-Loir, cote 4 MP 424.

[2] Immensément riche, artiste, sportive émérite, féministe, exploratrice intrépide, mondaine… Elle préside la SPA de 1929 à sa mort en 1942. Elle milita activement pour l’adoption du pistolet automatique dans les abattoirs parisiens sans balle pour une mort immédiate et moins douloureuse.

[3] L’Écho de Paris, 30 mai 1930.

[4] Vingt-cinq d’entre eux sont conduits au poste.

[5] L’Avenir du Perche, 20 juillet 1930.

France culture et « Le roman vrai du curé de Châtenay, 1871-1914 »

Alors que les débats font rage à propos de la loi sur la Séparation des Eglises et de l’Etat, la disparition inexpliquée du curé Delarue le 24 juillet 1906 provoque un déferlement médiatique et un scandale hors-norme. Le fil rouge en est la morale sexuelle de l’Église, le célibat et la chasteté des prêtres ainsi que le devenir de leurs enfants. Histoire du passé, questions très actuelles.

Pour en parler : Jean Delarue, diacre, petit-fils du curé de Châtenay ; Alain Denizet,  auteur de « Le roman vrai du curé de Châtenay » ; Jacqueline Lalouette, historienne, spécialiste de l’anticléricalisme, membre senior de l’Institut Universitaire de France et Caroline Muller, maitre de conférences à l’Université Rennes 2, spécialiste de l’histoire du fait religieux et du catholicisme au XIXe siècle en France.

Un documentaire de Federico Polo Devoto, réalisé par Somany Na.  Coordination Christine Bernard.

« Un livre bien documenté et bien mené par un jeune historien. » France inter, Jean Lebrun.

« Un livre palpitant. Alain Denizet dit beaucoup sur l’empoignade politique après la Séparation, l’isolat des séminaires, l’Église et le sexe à la Belle Époque. Son « roman vrai » pourrait même tenter un féru de Chabrol ou de Tavernier. Surtout, à le lire on se régale. »  Revue L’Histoire, Jean-Pierre Rioux.

Ici, toute la revue de presse.

 

Proust et les faits divers

En une du Figaro le 1er février 1907, Proust confesse son appétence pour la lecture du fait divers, ainsi définie : « acte abominable et voluptueux […] grâce auquel tous les malheurs de l’univers pendant les dernières vingt-quatre heures, les batailles, les crimes, les grèves, les banqueroutes, les incendies, les empoisonnements, les suicides, les divorces [sont] transmués pour notre usage personnel en un régal matinal ». Les « années Proust » sont contemporaines du développement prodigieux de la presse et de la colonisation du fait divers à la une des quotidiens. Alors, comment le fait divers s’inscrit-il dans la vie de Marcel Proust et dans son œuvre ?

À Illiers, faits divers pendant les années « Proust » 

De 6 à 9 ans, Marcel Proust vint en vacances à Illiers entre 1877 à 1880 chez l’oncle et la tante Amiot. Durant ces années, une multitude de faits divers émaillent la vie de la bourgade.  Consignés dans les registres de la justice de paix, ils concernent aussi bien impayés, litiges entre propriétaires et injures[1]. Revue d’amabilités conservées au Archives départementales d’Eure-et-Loir ( série 4 U 15/55).

Ci-dessus, à gauche, la gare d’Illiers ; à droite, la place du marché à quelques pas de la maison Amiot ; au centre, vers 1877, Marcel Proust et Robert, son frère aîné, portrait de Modeste Chambay, photographe au Grand-Hôtel, Paris. DR.

Impayés…

Le vétérinaire Pinguet refuse de payer les 126 francs d’une machine à coudre acquise en 1875 par correspondance auprès d’un marchand parisien. C’est que, argue-t-il, la machine ne « correspond pas au modèle présenté par le journal ». Le 30 aout 1878, le juge de paix ne peut encore statuer sur cette chicane… 26 avril 1880, autre affaire qui traîne. Un litige oppose Labiche-Lefèvre, marchand de vin en gros à un tonnelier. Si le second reconnait être débiteur de 112 francs, il fait valoir qu’il n’a pas été payé par le premier de la location de fûts et de barils.

et injures

Le 24 aout 1877, la femme Cajet est condamnée à à cinq francs d’amende pour voir dit à sa voisine Thibault qu’elle était une G…, une P…, une S…., qu’elle pouvait aller retrouver ses maquereaux et qu’elle était une selle à tout cheval… ». Le 27 décembre 1878, Vincent Napoléon écope de 25 francs d’amende pour avoir traité Billard – devant témoins – de « voleur, canaille, crapule avant de lui « cracher à la figure » et de lui « mettre le poing sous le menton ».

Illustrations du chartrain Auguste Hoyau, extraites de l’almanach Le Messager de la Beauce et du Perche. De gauche à droite, année 1863, 1894 et 1855. Rumeurs, coups et larmes : affaires de village.

Aucun fait divers d’Illiers dans l’œuvre proustienne

De 1877 à 1880, aucun litige de la justice de paix d’Illiers ne concerne la famille de Marcel Proust. Et surtout, pas un de ces faits divers n’apparait dans son œuvre[1]. Excepté les domestiques, son monde n’est pas celui des petites affaires des petites gens, mais celui des mondains où, dans les ors des salons, hommes et femmes se livrent aux subtilités de l’esprit, s’abandonnent aux méandres de l’âme et dépensent sans compter.

Affaire Dreyfus, homosexualité, duel et escroquerie dans l’œuvre Proustienne

Affaire Dreyfus

Pour autant, À la recherche du temps perdu n’est pas exempte de faits divers.  Les romans sont jalonnés de références au premier d’entre eux : l’affaire Dreyfus[1]. Même si elle n’est ni relatée, ni expliquée, les personnages s’en entretiennent lors de discrets apartés.  Swann, tout comme le narrateur et Marcel Proust lui-même, sont dreyfusard tandis que Charlus, le duc de Guermantes et le père du narrateur passent pour être dans le camp opposé[2]. Les pétitions signées par Marcel Proust et son frère en faveur du capitaine suscitèrent la réprobation paternelle.

A gauche et à droite, pétitions parues dans l’ Aurore le 14 janvier 1898 et le 28 novembre 1898. Toutes deux, signées de Marcel Proust, mettent en cause l’enquête à charge contre Dreyfus. Au centre, Dreyfus à l’île du Diable. Le Petit Journal illustré, 27 septembre 1896.

Homosexualité

Traversée par la question de l’homosexualité – on dit alors « inversion » – l’œuvre de Proust évoque deux faits divers qui lui sont liés, notamment dans Sodome et Gomorrhe. Dans le prologue, Oscar Wilde est présenté comme une victime. Arrêté le 6 avril 1895, il est condamné à deux ans de travaux forcés. Puis, dans le même roman, Proust fait allusion à l’affaire Eulenbourg qui de 1907 à 1909 éclaboussa l’Empire allemand : des proches de Guillaume II avaient été accusés par la presse d’être des sodomites[1].

Duel

Les injure ne sont pas les mêmes que sur la place du marché d’Illiers… autre milieu, autres mœurs : pour avoir moqué le « style prétentieux » de son premier livre Les Plaisirs et les Jours, Jean Lorrain avait été invité par Marcel Proust à se battre en duel au pistolet… C’était dans les bois de Meudon le 6 février 1897. Le jeune écrivain était à l’origine d’un fait divers…. Le lendemain, Le siècle fit état du duel :  « Deux balles ont été échangés sans résultat ». Dans son œuvre, Proust évoque à plusieurs reprises des duels auquel son « narrateur » aurait participé.

Jean Lorrain à droite. Proust se montra « délicieusement héroïque » aux dires de son ami Robert de Flers. Photomontage du  » Point », 6 février 2022.

Escroquerie

Enfin, s’inspirant de l’escroc Lemoine, Proust s’essaya au pastiche à la manière de Balzac, Flaubert, Sainte-Beuve, Henri de Régnier, Journal des Goncourt, Michelet, Emile Faguet, Ernest Renan, Saint-Simon.  Lemoine avait en 1906 soutiré 1, 6 millions de francs la société De Beers, prétendant qu’il avait trouvé le secret pour fabriquer des diamants[1]….

Deux faits divers essentiels à la genèse de l’œuvre de Proust   

Mort du secrétaire bien aimé

En définitive, des faits divers, Proust dit peu dans ses romans. Cependant, certains ont joué un grand rôle dans son œuvre parce qu’ils furent au cœur de sa vie. Alfred Agostinelli, son grand amour, périt en mer Méditerranée dans un accident d’avion en mai 1913. Il lui aurait inspiré le personnage d’Albertine, figure majeure d’À la recherche du temps perdu[1]. Jeune fille raffinée, elle ne dédaigne par l’argot ; attirée par les hommes, mais sensible aussi aux jeux saphiques, elle cultive l’ambiguïté.

En page 7 du Figaro, 31 mai 1914.

Le matricide Van Blarenberghe

Mais plus que tout, l’assassinat de Mme Van Blarenberghe par son fils le 24 janvier 1907 agit comme un élément déclencheur dans la genèse même du projet littéraire. Proust qui connaissait le meurtrier, administrateur de société de chemin de fer, s’apprêtait d’ailleurs à lui envoyer un courrier. C’est en ouvrant les pages du Figaro qu’il apprit le drame. Le 1er février 1907, il publie en une sur quatre colonnes un article très personnel sur ce matricide.

 

Avant d’évoquer le drame – qu’il interprète à la lumière des mythes de l’ Antiquité grecque – Proust puise dans sa mémoire les traits et la psychologie du meurtrier .

Comme ce matricide marquait la sortie du deuil de sa propre mère, décédé en 1905, Proust ressent, selon son biographe Jean-Yves Tadié, une « renaissance de la littérature ». Peu après l’assassinat, dans sa chambre capitonné de liège du boulevard Haussmann, il esquisse les premiers pas d’À la recherche du temps perdu et, par le jeu des impressions et du souvenir, fait retour à Illiers, bientôt Combray.

Notes

[1] A ce sujet, Un amour de Proust, Jean Michel Quaranta. Selon cet auteur, la disparition d’Agostinelli entraine un nouvel essor dans l’œuvre.  


[1] L’affaire Lemoine, Folio, 128 pages. 2 euros.


[1] Comme en Angleterre, l’homosexualité masculine était punie par le code pénal. Ce qui n’était pas le cas en France même si ces penchants « contre-nature » étaient réprouvés. Ces notations reflètent l’intérêt que Proust portait à « ce procès d’homosexualité » explique Kazuyoshi Yoshikawa.


[1] 256 fois au total

[2] Marcel et Robert Dreyfus, ont signé une pétition dans le journal l’Aurore pour la défense de Dreyfus. Proust fréquente le salon dreyfusard de Mme Kraus, mère de son ami Jacques Bizet


[1] 256 fois au total

[2] Marcel et Robert Dreyfus, ont signé une pétition dans le journal l’Aurore pour la défense de Dreyfus. Proust fréquente le salon dreyfusard de Mme Kraus, mère de son ami Jacques Bizet


[1] Au contraire de Maupassant, Balzac ou Zola qui s’inspirèrent souvent de faits divers.